L’échappée

L’échappée

Mediapart
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Episoder 26
Seneste 29.05.2026

On ne va pas se raconter d’histoire : l’époque n’est pas réjouissante tant les ombres menacent. Mais le risque de cette lucidité, c’est de se laisser abattre. Carte blanche donnée par Mediapart à Edwy Plenel, l’émission « L’échappée » entend dire non à la résignation grâce à des rencontres qui réveillent l’espérance.

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  • Elias Sanbar : « Nous avons ramené un nom qui avait été effacé : la Palestine » 29.05.2026 1t 1min
    « Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres. […] Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur » : c’est par ces vers d’un poème de Mahmoud Darwich, dont il est le traducteur en français, qu’Elias Sanbar a choisi de clore son Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine (Plon), nouvelle version, totalement refondue et largement augmentée, d’un précédent Dictionnaire paru en 2010. Né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar est une archive vivante de la Nakba palestinienne puisqu’il avait 15 mois quand sa famille dut s’installer au Liban après la proclamation de l’État d’Israël. Depuis, sa vie entière a été saisie par cette cause nationale d’un peuple acharné à reconquérir son nom que l’expulsion avait voulu effacer. Fondateur de la Revue d’études palestiniennes, puis ambassadeur de la Palestine à l’Unesco, Elias Sanbar témoigne de cet entêtement vital alors que, de nouveau, la disparition menace. « Comment parler aujourd’hui ?, se demande Elias Sanbar. Comment, témoins d’un génocide qui nous vise, venir à bout de l’incroyable pesanteur qu’acquièrent les mots ? Comment, en ces heures où notre disparition est à l’ordre du jour, tenir un discours qui ne consacre pas pour autant notre sortie forcée du paysage ? Comment dire “autre chose” quand nous sommes menacés comme jamais auparavant ? » À cette interrogation poignante, Elias Sanbar répond dans ce numéro de « L’échappée » par un hymne à la vie dont témoignent ses rires. « Les Vietnamiens travaillent tout le temps. Les Cubains dansent tout le temps. Vous, vous riez tout le temps », lui avait dit son ami le cinéaste Jean-Luc Godard en 1969, lors du tournage en Jordanie d’un film sur les fédayins palestiniens. Ce livre est aussi, sinon surtout, un plaidoyer pour l’égalité, notamment en direction du peuple israélien que ses dirigeants et leurs soutiens conduisent, affirme sans ambages Elias Sanbar, à un suicide collectif. « Pense aux autres », dit un autre célèbre poème de Mahmoud Darwich. Son traducteur lui est rigoureusement fidèle : dans ce Nouveau Dictionnaire comme dans notre entretien, il s’adresse aux Israélien·nes dans l’espoir ténu d’un sursaut moral, dont témoigne son respect pour l’ex-ambassadeur Élie Barnavi qui publie en même temps, aux mêmes éditions, un Dictionnaire amoureux d’Israël. « Quand tu penses aux autres lointains, pense à toi. (Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?) » : ce sont les derniers mots du poème de Darwich. Je ne crois pas être le seul à penser qu’Elias Sanbar est cette bougie, éclairant le désastre. Une lumière aussi fragile qu’entêtée. Et faisant de sa fragilité une force. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • « Pour un socialisme moral », avec Lea Ypi 12.05.2026 1t 3min
    Née à Tirana en 1979, Lea Ypi a grandi dans l’Albanie communiste, sous le régime totalitaire d’Enver Hoxha qui s’est effondré en 1991, six ans après le décès du dictateur. Ami de jeunesse de son grand-père et francophile comme lui, Hoxha le fit néanmoins emprisonner durant quinze années car il avait le tort de défendre un socialisme démocratique, où l’exigence d’égalité ne servirait pas à détruire l’idéal de liberté. Aujourd’hui professeure de théorie politique à la London School of Economics (LSE), Lea Ypi est restée fidèle à la mémoire de ce grand-père qui associait critique du capitalisme de marché et critique du socialisme d’État. C’est l’héritage de ces « socialismes perdus » qu’elle entend réhabiliter par un retour à la philosophie des Lumières face aux ravages d’un capitalisme sans limites où ne règne que la loi du plus fort, au risque de la destruction de l’humanité. Invitée d’une chaire annuelle du Collège de France, consacrée à l’invention de l’Europe par les langues et les cultures, Lea Ypi y a indiqué une voie pour « repenser le socialisme au XXIe siècle ». Présentée dans sa leçon inaugurale, elle la nomme « socialisme moral », ce qu’elle traduit aussi par « démocratie radicale », en soulignant que « la légitimité politique sans la légitimité morale ne dure pas et ne peut pas durer ». Si l’œuvre philosophique de Lea Ypi n’est pas encore disponible en français, notamment The Meaning of Partisanship (avec Jonathan White) et The Architectonic of Reason, ses deux livres autobiographiques le sont. Enfin libre (Seuil), sous-titré Grandir quand tout s’écroule, est le récit plein d’humour d’une enfance en Albanie, alors le plus fermé et le plus stalinien des États communistes en Europe. Sous une forme romanesque parfaitement maîtrisée, Indignité (Calmann-Lévy) entremêle archives et souvenirs dans la quête d’une histoire familiale où la vérité ne cesse de se dérober. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • La « mafiosisation du monde », par Roberto Scarpinato 25.04.2026 1t 4min
    Le magistrat Roberto Scarpinato est une figure légendaire du combat contre la corruption mafieuse. Aujourd’hui sénateur de la République italienne, il alerte sur un monde où « le pouvoir est devenu mafieux ». Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • L’espoir démocratique chinois, avec Jean-Philippe Béja 10.04.2026 1t 12min
    Depuis un demi-siècle, le sinologue Jean-Philippe Béja met en évidence la longue durée du mouvement démocratique chinois. Entretien à l’occasion de son livre sur le système concentrationnaire du « laogai ». Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Les combats de Giovanna Rincon, héroïne trans 27.03.2026 1t 9min
    Activiste de la santé publique, Giovanna Rincon se bat pour les droits des personnes trans mais aussi des personnes séropositives et travailleuses du sexe. Elle nous raconte son chemin de vie et de liberté. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Orwell, c’est aujourd’hui, par Raoul Peck 24.02.2026 1t 8min
    Et si la vérité disparaissait, assassinée sous nos yeux ? C’est le propos de « Orwell : 2 + 2 = 5 », le nouveau film de Raoul Peck, qui dit l’actualité brûlante de l’auteur de « 1984 ». Son réalisateur est notre invité. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • L’optimisme combatif de Christiane Taubira 20.02.2026 1t 16min
    Il y a vingt-cinq ans, la loi affirmant que la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité était votée à l’unanimité. Christiane Taubira, son initiatrice, est l’invitée de « L’échappée ». Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • L’histoire serviable de Patrick Boucheron 30.01.2026 1t 17min
    Avec « Peste noire », le professeur au Collège de France enquête sur la pandémie qui, au XIVe siècle, tua en cinq années plus de 60 % de la population européenne. Un monument d’histoire totale qui nous parle au présent. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • L’aventure lumineuse de Felwine Sarr 02.01.2026 1t 9min
    Figure intellectuelle du continent africain, l’universitaire et écrivain sénégalais refuse que les ombres gagnent. Depuis la Cité internationale des arts à Paris, voici son message d’espérance. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • L’enquête libératrice d’Adèle Yon 19.12.2025 1t
    Premier livre d’Adèle Yon, « Mon vrai nom est Élisabeth » est le phénomène littéraire de 2025. Aussi maîtrisée que bouleversante, cette enquête sur un secret de famille nous concerne toutes et tous. Rencontre avec son autrice. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Contre racismes et sexismes, la révolution Rébecca Chaillon 05.12.2025 1t 2min
    L’autrice, metteuse en scène et performeuse révolutionne le théâtre en partant à l’assaut de toutes les discriminations et dominations qui traversent nos sociétés. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Pierre Charbonnier : « Faire coalition pour le climat » 12.11.2025 1t 8min
    Alors que s’ouvre la COP30 au Brésil et dix ans après l’accord de Paris, le philosophe Pierre Charbonnier imagine une stratégie pour former une coalition majoritaire face à la « coalition fossile ». « Au XXIe siècle, toute politique est une politique climatique car l’ordre économique, géopolitique et démocratique tient à la réponse qui sera apportée à l’épuisement du modèle de développement fossile encore largement prédominant » : ainsi s’ouvre le nouveau livre de Pierre Charbonnier, La Coalition climat (Seuil). Après Abondance et liberté, histoire environnementale des idées politiques, et Vers l’écologie de guerre, histoire environnementale de la paix, tous deux aux éditions La Découverte, le philosophe s’est attaché à proposer une stratégie pragmatique et réaliste qui puisse renverser un rapport de force toujours défavorable face à ce qu’il nomme la « coalition fossile ». Une alliance qu’incarnent aussi bien Donald Trump que Vladimir Poutine. « Il manque à l’âge climatique, écrit Pierre Charbonnier, une théorie du changement suffisamment englobante ainsi qu’une désignation sociologique des moteurs de ce changement, et ce livre voudrait contribuer à sa formation. » Prolongé par quatre rebonds, aussi bien d’activistes écologistes que de hauts fonctionnaires, cet essai, ainsi soumis à la discussion collective, tente de « combler l’écart gigantesque qui persiste entre l’ampleur de l’enjeu objectif que représentent les politiques climatiques et la relative étroitesse de la niche politique dans laquelle sont confinés ces acteurs ». Cette démarche s’inscrit dans le sillage de l’œuvre pionnière de Bruno Latour (1947-2022), dont Pierre Charbonnier revendique l’héritage. Dans Où atterrir ?, paru en 2017 et sous-titré « Comment s’orienter en politique », le sociologue faisait ce constat aussi lucide qu’alarmant : « Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. L’hypothèse est que l’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. » Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Olivier Mannoni : « Le fascisme commence par le langage » 13.10.2025 1t 6min
    Traducteur de l’allemand, Olivier Mannoni interroge, à partir du laboratoire nazi, la brutalisation de la langue qui accompagne les fascismes. Il nous explique comment Trump parle comme Hitler, et Poutine comme un gangster. Olivier Mannoni a vécu près de dix ans avec les mots d’Adolf Hitler, en étant chargé d’une retraduction de Mein Kampf dans le cadre d’une édition critique, Historiciser le mal, dirigée par l’historien Florent Brayard, parue en 2021. Traducteur réputé, fondateur de l’École de traduction littéraire, il n’est pas sorti indemne de cette fréquentation, alors même qu’il avait déjà souvent traduit des textes sur le IIIe Reich. C’est que ces mots d’hier, il les entendait aujourd’hui. « Nous assistons à la remontée des égouts de l’histoire. Et nous nous y accoutumons », écrit-il dans Traduire Hitler, paru en 2022, suivi en 2024 de Coulée brune, qui s’attache à montrer « comment le fascisme inonde notre langue ». « Parce qu’il permet le dialogue et la prise de décision commune, le langage est la force de la démocratie, écrit-il. Que ce langage soit perverti, et c’est la démocratie elle-même qui se distord, s’atrophie et perd sa raison d’être. » Durant cette « échappée », Olivier Mannoni nous explique ainsi comment Donald Trump et son entourage parlent comme Adolf Hitler et les propagandistes nazis. Cette « langue du même et de la racine » s’accompagne de mécanismes langagiers que partagent les médias de la haine : simplification outrancière de la réalité, petites phrases comme autant d’uppercuts, vérités alternatives dans une inversion systématique du sens. Cette brutalisation va de pair avec une transgression permanente dont le charlatanisme assumé et la grossièreté illimitée sont autant d’armes langagières pour faire taire les opposant·es, les paralyser et les stupéfier. Cette nouvelle langue des fascismes est aussi un « parler pègre » dont Vladimir Poutine est coutumier, évoqué par le récent essai de la philologue Barbara Cassin La Guerre des mots. « On prend tout ça pour de la frime, on ne prend rien au sérieux et on sera bien étonnés le jour où ce théâtre sera devenu une sanglante réalité » : cette conversation avec Olivier Mannoni actualise l’ancienne mise en garde de Victor Klemperer, célèbre auteur de LTI, la langue du IIIe Reich. Lequel ajoutait ceci : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir. » Face à cette extrême droite pour laquelle les mots sont des armes, nous devons mener cette bataille du langage. Telle est l’alerte d’Olivier Mannoni, qui écrit dans Coulée brune : « Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir. » - Retrouvez tous les numéros de « L’échappée » sur Mediapart. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Dominique Garcia : « Les hommes n’ont pas besoin de racines mais de repères » 01.09.2025 1t
    A quoi sert l’archéologie ? Pourquoi dérange-t-elle nos politiques au point que l’actuelle ministre de la culture s’en est prise aux chantiers d’archéologie préventive ? Après Jean-Paul Demoule et Alain Schnapp, nos deux précédents invités, c’est au tour de Dominique Garcia de nous éclairer, au terme de cette série d’émissions spéciales de « L’échappée ». Historien et archéologue comme ses collègues, spécialiste de la Gaule et de l’Antiquité gréco-romaine, ce professeur à l’université d’Aix-Marseille préside depuis 2014 l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Détaillant les avancées récentes de cette discipline avec de nombreux exemples, il montre combien, loin d’être une activité uniquement d’érudition, elle est au cœur de la vie de la cité, aussi bien économique (l’aménagement du territoire) que politique (l’histoire dont le sol témoigne). « Je ne fais pas de l’archéologie pour donner des racines. On donne des racines à des légumes. Les hommes n’ont pas besoin de racines, ils ont besoin de repères », explique Dominique Garcia, en revenant sur son propre itinéraire de jeune Languedocien aux origines espagnoles, découvrant combien le présent est tissé d’héritages multiples, imbriqués, entremêlés et connectés. Dans cet entretien, il nous fait découvrir la vitalité de recherches archéologiques qui mettent au jour une France sans cesse en mouvement, brassée par les migrations, enrichie de multiples rencontres. Les « archives du sol » que fait émerger l’archéologie, ce « laboratoire à ciel ouvert », contredisent ainsi tout récit identitaire figé, imposé et raciné. Elles sont aussi riches d’enseignements sur des défis immédiats, comme le changement climatique ou les risques pandémiques. Ouvrage sans équivalent qu’il a coordonné avec Jean-Paul Demoule et Alain Schnapp, Une histoire des civilisations (2021) est le récit de cette histoire plurielle, avec soixante-et-onze contributions de spécialistes mondiaux qui racontent « comment l’archéologie bouleverse nos connaissances ». C’est aussi le cas, à l’échelle du seul territoire national, de deux autres sommes collectives que Dominique Garcia a dirigées, nourries des plus récentes découvertes : un Atlas archéologique de la France (2023) et La Fabrique de la France (2021), qui rend compte de vingt ans d’archéologie préventive. On lui doit aussi, avec le démographe Hervé Le Bras, la coordination d’une remarquable Archéologie des migrations (2017). N’hésitez pas à prolonger par ces lectures le visionnage de cette série. Et à soutenir les archéologues dans leur défense d’une discipline attaquée par le court-termisme de politiques dont l’immédiateté est une irresponsabilité, tant leur idéologie de rentabilité économique ouvre la voie à la destruction sans retour de richesses infinies. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Alain Schnapp pour « une éthique du passé » 21.08.2025 1t 4min
    « Les hommes se croient toujours les premiers alors qu’ils sont les derniers », nous dit Alain Schnapp, plaidant pour « ce qu’on pourrait appeler, au sens ancien du terme en français, un commerce avec le passé ». « Sans passé, poursuit-il, il n’y a pas de relations correctes entre les personnes et entre les siècles. Et c’est pourquoi le problème de la fouille préventive, le problème de la protection du patrimoine, c’est de faire partager le respect pour ce qui est enfoui dans le sol. » Dans ce deuxième épisode de notre série d’émissions en défense d’une archéologie en butte aux attaques des courts-termismes politiques et économiques (lire cette contribution dans le Club), Alain Schnapp en défend la « dimension éthique ». « La dimension éthique de l’archéologie préventive, explique-t-il, c’est que ce qui nous a été laissé est digne d’intérêt. Et que cet intérêt, on doit le mesurer au passage du temps. » Historien de la Grèce antique, longtemps professeur d’archéologie grecque à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, cet élève et disciple du grand Pierre Vidal-Naquet aime citer ce passage de saint Augustin (354-430), l’évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba, en Algérie), dans La Cité de Dieu : « Quiconque n’envisage pas le commencement de son activité ne sait pas en prévoir la fin. Ainsi, à la mémoire qui se retourne vers le passé se lie nécessairement l’attention qui se porte vers l’avenir. Qui oublie ce qu’il commence saura-t-il comment il peut finir ? » Depuis ses études des années 1960 à la Sorbonne parisienne, marquées par son fort engagement en Mai 68 – il publia, en 1969, avec Vidal-Naquet un Journal de la Commune étudiante qui reste une somme incontournable –, Alain Schnapp n’a cessé de se battre, en duo avec le préhistorien Jean-Paul Demoule, invité de notre première émission, pour qu’en France, l’archéologie soit enfin reconnue, promue et protégée. Point de départ de notre série, leur ouvrage commun, Qui a peur de l’archéologie ? rend compte de ce long combat, encore fragile et inachevé, qui a conduit Alain Schnapp, au début des années 2000, à prendre la direction de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) en même temps que son complice prenait celle de l’Institut national des recherches archéologiques préventives (Inrap), tout nouvellement créé. Mais cette conversation est aussi l’occasion de visiter une œuvre aussi savante qu’originale. Pédagogue méticuleux, Alain Schnapp est notamment l’auteur d’un ouvrage formidable et monumental, paru en 2020 dans la collection du regretté Maurice Olender au Seuil : Une histoire universelle des ruines. Dans une approche à la fois érudite et sensible, il y arpente la magie des ruines, ce spectacle qui nous rappelle qu’« il en va de l’homme comme de la nature » : « Les ruines sont un instrument de compréhension du passé autant que du futur. Elles sont le moyen d’une méditation unique sur la condition humaine et le sens de l’histoire. » À le lire et à l’écouter, on comprend dès lors pourquoi l’archéologie est politiquement subversive, en ce sens qu’elle dérange un monde moderne d’immédiateté et de rentabilité qui se croit éternel parce que puissant. Et Alain Schnapp de démentir cette prétention en citant un poète, le surréaliste Benjamin Péret : « Peut-être retrouvera-t-on un jour, alors que son souvenir sera effacé de la mémoire des hommes, le gigantesque fossile d’un animal unique, la tour Eiffel… » Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Plaidoyer pour l'archéologie. Jean-Paul Demoule contre « le mythe des origines » 13.08.2025 1t 2min
    « Creuser un trou pour creuser un trou » : c’est ce que Rachida Dati, dans son langage direct, appelle « faire des fouilles pour se faire plaisir ». En avril 2024, cette sortie de la ministre de la culture contre l’archéologie préventive avait mis en émoi toute la profession, comme en avait témoigné Jean-Paul Demoule dans Mediapart. Depuis, la menace persiste, tant sur les moyens accordés aux fouilles préventives que sur la légitimité d’un dispositif mis en place par une loi de 2001 qui s’est traduite par la création de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) dont le célèbre préhistorien fut le premier président. « Le projet de loi de “simplification de la vie économique” met notre patrimoine archéologique en danger », s’est-il ainsi alarmé, avec nombre d’autres archéologues, en avril dernier. Parti pris assumé en défense de l’archéologie, cette série spéciale de trois émissions de « L’échappée » entend percer ce mystère de la tenace et lointaine défiance des élites politiques, économiques et administratives françaises vis-à-vis de l’archéologie de leur propre pays. Son symbole le plus manifeste est la relégation des splendeurs découvertes dans le sol français au musée de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), bien moins doté – et c’est peu dire –, que le musée du Louvre, joyau de la capitale et de la culture nationales où, pourtant, l’on ne voit presque aucun objet archéologique mis au jour en France, l’essentiel de ses trésors venant d’ailleurs, ramenés de Mésopotamie, d’Égypte, de Grèce, d’Italie, etc. Qui a peur de l’archéologie ? Notre questionnement s’inscrit dans le sillage du livre ainsi titré de Jean-Paul Demoule et Alain Schnapp, autre archéologue, spécialiste de la Grèce antique, paru l’an dernier aux Belles Lettres. Nous avons donc demandé à ces deux éminents savants, rejoints par l’actuel président de l’Inrap, Dominique Garcia, spécialiste, lui, de la Gaule et de l’antiquité gréco-romaine, d’éclairer ce mystère tout en nous faisant partager leurs passions historiennes. Au fil de ces trois entretiens, on découvre que la réponse ne se réduit pas aux logiques économiques de rentabilité et d’immédiateté. Si l’archéologie dérange, c’est aussi, sinon surtout, parce qu’elle met en question les fadaises identitaires et les racontars idéologiques qui mythifient une France éternelle et des civilisations immuables. Ainsi, dans cette première émission, Jean-Paul Demoule déconstruit méthodiquement « le mythe des origines » comme il l’a fait dans de nombreux ouvrages, en inlassable pédagogue. En attendant La France éternelle, une enquête archéologique, à paraître le 12 septembre à La Fabrique, on citera notamment son Homo Migrans, limpide histoire globale des migrations (Payot, 2022), et son Mais où sont passés les Indo-Européens, somme sur le mythe d’origine de l’Occident (Seuil, 2014). Il faut « fouiller le passé pour interroger le présent », explique-t-il tout au long de notre conversation. Et, en l’écoutant, on comprend mieux pourquoi l’archéologie bouscule et interpelle, notamment en nos temps de régression politique vers les pires conservatismes. « La France n’a pas d’origine », écrivait-il déjà en 2012 dans On a retrouvé l’histoire de France (Robert Laffont) : « Il faut pulvériser le mythe de l’origine, insistait-il. Il n’y a pas d’origine de la France, pas de jour où la France aurait commencé. […] Les archéologues ne sont pas seulement là pour fouiller le sol. […] Ils ont aussi la charge de dénoncer les manipulations de l’histoire. […] Nous n’avons pas besoin de mythes, nous avons besoin de savoir pourquoi nous vivons ensemble : nous avons besoin de comprendre l’histoire du sol sur lequel nous vivons et, quels que soient les lieux où ont vécu naguère nos propres ancêtres biologiques, de connaître les impasses qui ont conduit à la catastrophe certaines des sociétés passées. » Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Anna Colin Lebedev : « En Ukraine, il y a une société qui résiste » 12.08.2025 1t 7min
    Née soviétique en 1975 à Moscou, et arrivée en France en 1989, deux ans avant la fin de l’URSS, Anna Colin Lebedev est aujourd’hui maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre et chercheuse rattachée à l’Institut des sciences sociales du politique. À rebours des héritages de l’ancienne kremlinologie, c’est-à-dire d’une approche des sociétés postsoviétiques centrée sur le pouvoir d’État, la grande originalité de son travail est de s’intéresser en priorité aux sociétés, de documenter leurs complexités et de renseigner leurs vitalités. C’est ce qu’elle fait dans son récent Ukraine : la force des faibles (Seuil, « Libelle »), qui fait suite à Jamais frères ? Ukraine et Russie : une tragédie postsoviétique, paru en 2022. Elle y rend compte de l’avancée de ses recherches sur un pays qu’elle connaît bien pour y avoir vécu. Ses travaux, dont elle tient le carnet de route sur son blog, mettent en évidence la dynamique de la société ukrainienne, impulsée par la révolution dite de l’Euromaïdan de 2013-2014, qui explique sa résistance à l’invasion russe de 2022, construite depuis les premières agressions de 2014. « La méfiance à l’égard de l’État a été un moteur puissant d’engagement citoyen, parce que les Ukrainiens étaient certains que leur État seul n’était pas capable de faire face à la menace russe », écrit Anna Colin Lebedev, qui raconte comment « l’engagement protestataire se transformera ensuite en engagement militaire ». « L’État, c’est nous, ce n’est pas eux », « eux » désignant les élites politiques et administratives : cette mobilisation de la société ukrainienne, qui est la première explication de la résistance de l’Ukraine à l’impérialisme russe, est ainsi résumée à Anna Colin Lebedev par Kyrylo, un chercheur en biologie engagé depuis 2014 dans un des bataillons volontaires pour combattre au front, dans l’est du pays. C’est pourquoi, au-delà du défi à la volonté de puissance grand-russe, la résistance ukrainienne est un défi à la dictature de Vladimir Poutine : « L’Ukraine est douloureuse pour la Russie parce qu’elle est une alternative », résume dans « L’échappée » la chercheuse, qui explique aussi combien « cette guerre est en train de détruire la société russe de l’intérieur ». Tout son propos est une alerte qui interpelle notre trop grande indifférence à une guerre européenne commencée il y a déjà onze années, puis devenue extrême il y a plus de trois ans et, surtout, partie pour durer encore longtemps tant, explique Anna Colin Lebedev, la guerre est « un facteur de stabilité pour le régime poutinien ». Les Ukrainien·nes « sont en train de nous défendre, ils se battent pour nous », insiste-t-elle en invitant à sortir d’une vision étatiste et campiste du monde, où seuls les pouvoirs politiques comptent, pour mieux se rapprocher des sociétés et connaître leurs peuples. - Retrouvez tous les numéros de « L’échappée » sur Mediapart. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • François Héran explique l’immigration à Bruno Retailleau 11.08.2025 48min
    « Pour ou contre l’immigration ? Notre débat public sera enfin adulte quand nous aurons dépassé ce stade, tant il est vrai que l’immigration est désormais une réalité permanente au même titre que le vieillissement, l’expansion urbaine ou l’accélération des communications. Qu’on le veuille ou non, c’est une composante de la France parmi d’autres, un quart de la population. Quel sens y aurait-il à approuver ou à désapprouver cet état de choses ? […] Ni pour ni contre l’immigration. Avec elle, tout simplement. » Avec l’immigration, dont ce sont les dernières lignes, est paru en 2017, l’année où François Héran fut élu par ses pairs professeur au Collège de France. Alors qu’il vient d’y donner sa leçon de clôture, en forme d’adresse du savant au politique, ce meilleur spécialiste des questions migratoires a accepté notre invitation à en reprendre la démonstration devant le public du festival de Mediapart. Une réjouissante leçon pédagogique à l’attention, entre autres, du ministre de l’intérieur actuel, Bruno Retailleau, mais aussi du président de la République, Emmanuel Macron, qui s’inscrit dans le sillage de ses deux essais – Le Temps des immigrés (2007) et Immigration : le grand déni (2023). Démographe, mais aussi anthropologue et sociologue, François Héran a enrichi, animé et impulsé les principales recherches françaises sur l’immigration des dernières décennies, en associant les travaux de l’Institut national des études démographiques (Ined), dont il a été le directeur de 1999 à 2009, aux données de l’Institut national de la statistique (Insee). Il en a résulté Trajectoires et origines, une exceptionnelle « enquête sur la diversité des populations en France », dont les résultats sont superbement ignorés par un monde politique français volontiers ignare, inculte ou malhonnête, sur les questions d’immigration, par choix idéologique ou par facilité démagogique. François Héran déploie ici, avec autant d’humour que de rigueur, ses talents de savant pédagogue, dans un propos qui fait écho aux engagements de Mediapart, résolument aux côtés de la société telle qu’elle est, telle qu’elle vit, telle qu’elle s’invente. - Retrouvez tous les numéros de « L’échappée » sur Mediapart. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Laure Murat : « Soyons “woke”, mais avec méthode ! » 06.06.2025 1t 10min
    « C’est en ce moment pour moi une sale époque, toutes les époques d’ailleurs sont dégueulasses dans l’état où je suis » : faisant écho à nos contemporaines inquiétudes et incertitudes, cette confidence d’Antonin Artaud (dans La Révolution surréaliste en 1925) a inspiré Laure Murat pour son nouveau manuel de résistance. Toutes les époques sont dégueulasses, qui vient de paraître chez Verdier, prolonge la démarche d’un précédent manifeste de l’écrivaine, Qui annule quoi ? paru au Seuil en 2022 : prenant à bras-le-corps les débats sur la « cancel culture » – l’annulation de symboles des oppressions – et sur la réécriture de classiques de la littérature – encombrés de racismes ou de sexisme –, elle indique la voie de révoltes qui aient l’intelligence de leurs colères. En d’autres termes, de résistances qui ne débouchent pas sur des impasses, et donc des déceptions, à force d’imiter les dominations qu’elles combattent. « Soyons “woke”, mais avec méthode ! », recommande l’autrice d’ouvrages majeurs sur les causes intersectionnelles de l’émancipation qui fédèrent tous les combats de l’égalité, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, de croyance, de sexe ou de genre. Notre conversation se tient dans la chambre de Marcel Proust, reconstituée au musée Carnavalet, lieu choisi par Laure Murat. Dans son formidable Proust, roman familial (prix Médicis essai 2023), elle avait raconté combien la lecture d’À la recherche du temps perdu l’avait littéralement sauvée dans son échappée personnelle d’un monde aristocratique auquel la revendication de l’homosexualité était insupportable, tant elle en défie les conservatismes et les immobilismes. Rendez-vous avait été pris il y a plusieurs mois quand l’universitaire, professeure à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), aux États-Unis, avait annoncé son choix de quitter ce pays et, surtout, cette ville dont elle était tombée amoureuse, en raison du retour au pouvoir de Donald Trump. Expliquant pourquoi, avec ce dernier à leur tête, les États-Unis ne sont plus une démocratie, elle confie cependant avec optimisme sa conviction que #MeToo est une révolution irrépressible qui frappe en leur cœur les dominations et les oppressions. Après avoir revisité les tenaces adversités que ce mouvement de libération a dû affronter en France – de la tribune de Catherine Deneuve en défense d’une prétendue « liberté d’importuner » au soutien apporté par Emmanuel Macron à Gérard Depardieu –, Laure Murat lance un appel à une recherche collective confrontant la liberté de création à la question morale – un débat difficile que recouvre l’habituelle excuse sur la distinction « entre l’homme et l’artiste ». Elle termine enfin par un message adressé aux hommes, les invitant à vouloir, vraiment, « un avenir commun avec les femmes ». Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
  • Malika Rahal : « L’anticolonialisme est une affaire du présent » 12.05.2025 1t 5min
    Le « double standard » d’un Occident qui renie et saccage les valeurs qu’il proclame à la face du monde a commencé il y a quatre-vingts ans, quand la victoire contre le nazisme en Europe fut entachée par des massacres coloniaux en Algérie, dans le Constantinois. Ce rappel de l’autre 8 mai 1945 est le point de départ de notre conversation avec l’historienne du fait colonial Malika Rahal, directrice de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). « Il n’y a d’histoire qu’au présent », aimait dire l’historien Marc Bloch. Et c’est ce que nous confirme Malika Rahal à l’heure de la guerre d’Israël à Gaza, en appelant la France à ne pas se contenter de gestes mémoriels, notamment sur les crimes commis pendant la guerre d’Algérie, mais à se déclarer enfin, résolument, anticolonialiste. Le colonialisme, nous explique-t-elle, « n’est pas une affaire du passé mais une affaire du présent ». Dans Mille histoires diraient la mienne (Éditions EHESS), elle revient sur son itinéraire intellectuel au carrefour de trois héritages et nationalités, la France où elle est née, à Toulouse, puis a grandi, dans le Lauragais, l’Algérie de son père qui reste son pays de cœur, les États-Unis de sa mère, ceux des grandes plaines du Nebraska. Un cheminement multiculturel et internationaliste dont l’Algérie, avec sa révolution anticolonialiste, est le fil d’Ariane, jusqu’aux espérances du Hirak de 2019 qui reprenait le mot d’ordre de la libération de 1962 : « Un seul héros, le peuple ». Autrice d’un remarquable Algérie 1962 (La Découverte), histoire populaire de l’indépendance algérienne, elle mène, avec son collègue Fabrice Riceputi, des recherches entêtées sur les disparus de la mal nommée « bataille d’Alger » en 1957, dont témoigne le site 1000autres.org et cette enquête pour Mediapart. De fait, « disparition » pourrait être le synonyme de colonisation, aujourd’hui comme hier : effacer un peuple, détruire sa culture, le déplacer, l’expulser, le massacrer… Réalités criminelles non seulement d’hier mais hélas d’aujourd’hui auxquelles, dans notre émission, Malika Rahal objecte, tout simplement : « Ce n’est pas bien… » Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

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