Aldor (le podcast)

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Aldor
Країна Франція
Мова FR-FR
Епізодів 168
Останній 17.07.2026

Un site avec des mots, des images et des sons. Le podcast Aldor explore divers sujets à travers des épisodes audio. Il est produit par Aldor, un créateur francophone.

Епізоди

  • Magnifique humanité 17.07.2026 5хв
    Fleur de pavot Dans son encyclique sur l’intelligence artificielle, qui n’est pas aussi extraordinaire que le prétendent tous ceux qui en parlent sans l’avoir lue, mais qui est bien intéressante tout de même, Léon XIV, reprenant une pensée que son prédécesseur François avait longuement développée, rappelle que la dignité de l’être humain n’est pas dans ce qui, en lui, dépasse, mais en sa qualité de créature tenant les deux bouts. Ce n’est pas l’ange qui est admirable mais la créature faisant pont, à la fois ange et bête, qui sait ce qu’elle est et joue sa partition : 118. Notre rapport à la vie semble aujourd’hui en crise. Tout ce qui apparaît comme une “limite” – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la “contingence” des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu ». [131] 119. C’est précisément dans notre nature limitée que trouvent leur place la compassion, la sincère préoccupation face aux besoins des autres, la générosité qui surprend même au milieu des ténèbres et de l’échec, l’expérience spirituelle et l’adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments où la limite se fait concrète dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d’un être cher, lorsque nous faisons l’expérience de l’incapacité ou de l’échec. Mystérieusement, c’est précisément dans ces moments-là que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l’affection des gens et expérimenter la présence du Seigneur. L’un des problèmes soulevés par l’IA n’est pas l’IA en soi mais le rêve, caressé par certains, que l’IA permette de décharger l’être humain de certaines taches jugées inintéressantes ou inutilement consommatrices de temps ou d’énergie, en oubliant que c’est souvent dans l’exercice de ces tâches que nous reprenons souffle, que nous pouvons jeter un regard sur le côté, que nous apprenons la vie et les choses. Je me souviens d’une collègue, devenue directrice de je-ne-sais trop quoi, qui, quand je commençai à travailler dans une grande entreprise du secteur de l’énergie, se plaignait de devoir faire les photocopies elle-même, considérant que cela n’était pas de son niveau, que c’était la sous-employer, que c’était du gâchis de haut salaire. J’ai toujours été stupéfait par ces attitudes prétentieuses et le manque de vergogne qui pousse à ne s’en pas cacher : pensait-elle vraiment que le monde ou quoi que ce soit allait pâtir des cinq minutes grignotées sur son activité purement cérébrale ; et ne voyait-elle pas, surtout, que ces cinq minutes d’échappée lui donnait la possibilité de rencontrer d’autres personnes, de s’extraire de sa bulle, d’enrichir sa pensée ? Ces gens qui pestent contre le temps passé en réunion ou dans les processus d’organisation et qui ne comprennent pas que là est le sel, le cœur de l’entreprise ! Je crains cette pensée, finalement transhumaniste, qui, sous couvert d’efficacité et de performance, envisage de confier à l’IA une part prépondérante des tâches. Non que je doute de ses qualités (elle sera beaucoup plus efficace que nous) ; non même que je craigne sa propension à se substituer à nous dans l’entièreté du champ des compétences humaines (peut-être la messe est-elle déjà dite) mais parce que le principe même de cette délégation, de cette croyance qu’on irait au delà de l’homme en lui épargnant tout ce qui le rattache à la bête et à ses besoins est le meilleur moyen, comme Pascal, déjà, l’avait exprimé, de perdre notre humanité, notre éminente dignité de créature entre les deux, d’eternels enfants de Sysiphe. Cet article Magnifique humanité est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Fallout (la série) 21.06.2026 5хв
    Lucy MacNeal (Ella Purnell) dans Fallout, (c) Prime video Je trouve étonnante, réjouissante mais suspecte aussi la capacité de l’industrie cinématographique étatsunienne à produire des films et séries qui, sous leur dehors récréatifs et satiriques, dénoncent de façon acerbe et assez effrayante les dérives possibles du système économique et politique où nous vivons, de cet sorte d’hyper-, méga- ou post-capitalisme qui est en train de naître sous nos yeux avec le pouvoir croissant des GAFA, des entreprises maîtresses de l’intelligence artificielle, et leurs relations de plus en plus étroites avec les pouvoirs politiques et militaires. J’en veux pour preuve la remarquable série Fallout produite et diffusée, ça n’est pas un détail, par Prime video, la filiale audiovisuelle d‘Amazon, l’Amazon de Jeff Bezos, qui est justement un des barons (je pense aux Harkonnens), un des héros, un des hérauts de cette privatisation du monde et des Etats en marche. La série Fallout décrit la quête croisée de trois personnages, très différents mais très attachants chacun dans son genre, dans des États-Unis qui, deux siècles auparavant, à une époque qui ressemble au début de nos années 1960, ont été ravagés par une guerre nucléaire. Bien que les horreurs soient montrées de façon grotesque et à grand renfort d’hémoglobine qui coule à si gros bouillons qu’elle ne fait plus peur, c’est un monde monstrueux, fait de violence et d’abandon, un enfer à la Jérôme Bosch auquel ne paraissent réchapper que les quelques milliers de personnes descendant des familles qui ont pu, au moment des ́attaques, se réfugier dans des abris, les vaults. Le nœud de l’histoire, et sa saveur amère, est que ce monde de cauchemar est en grande partie le fruit des manigances et relations incestueuses entretenues entre l’Etat fédéral et un conglomérat technico-industriel, Vault-Tec Corporation, constructeur et promoteur des abris anti-atomiques qui, largement financés par l’Etat, se vendent d’autant mieux que la tension internationale croît et que des bombes nucléaires ici et là explosent, jusqu’à la grande catastrophe finale, dont on ne sait pas très bien qui l’a causée, mais dont il n’est pas exclu que Vault-Tech soit in fine responsable. Mais les abris, qui ont permis à Vault-Tec de devenir un Etat dans l’Etat, ne sont pas ce qu’ils paraissent et prétendent être : ils sont bien moins des refuges destinés à sauver une partie de la population que des lieux-tests où le gouvernement, main dans la main avec des entreprises de la Tech et de la Défense, développe des expériences de psychologie sociale et collecte des données visant à mettre au point des techniques de contrôle et de manipulation des masses. Comme les réseaux sociaux et applications d’aujourd’hui, ils forgent les chaînes des utilisateurs qu’ils prétendent servir. Fallout dénonce, avec une extraordinaire acuité, l’hubris de ces méga-entreprises qui, sous couvert d’aider l’humanité, la magnifique humanité dont parle le Pape, visent à la contrôler par ivresse du pouvoir et à lui substituer quelque chose de prétendu surhumain mais en fait inhumain. Mutatis mutandis, ce pourrait être l’équivalent moderne des Lettres persanes ou d’un conte de Voltaire. Et c’est Amazon, un des principaux rouages de la machine qui accouche, sous nos yeux, de ce futur, c’est Amazon qui produit et diffuse cette série ! Je tire mon chapeau. Je suis admiratif de la capacité du système à laisser des voix critiques s’élever, à les susciter, le cas échéant, et à les transformer en des créations authentiques, des créations qui sont aussi des produits d’appel, des marchandises, remarquablement conçues et attractives dont la consommation donne le double plaisir des jeux du cirque et de la lucidité, finissant toujours, néanmoins, dans l’attente du nouvel épisode, de la nouvelle saison, dans la reconduction de cet abonnement à ce Vault-Tec moderne. Que faire ?, comme disait Lénine (qui était certes moins drôle et loin d’être parfait). Cet article Fallout (la série) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Leonora Carrington 04.06.2026 4хв
    Leonora Carrington, A map of the Human Animal (détail) Dans Mu, le maître et les magiciennes, Alexandro Jodorowsky livre un récit halluciné de sa rencontre avec Leonora Carrington, au Mexique, au début des années 1960. Jodorowsky, je le lisais parce que Gurdjieff ; Gurdjieff, parce que Katia et le Matin des magiciens ; le Matin des magiciens parce que ma mère et Planète. Et entre Gurdjieff, Jodorowsky, René Daumal, le Mont Analogue, Patti Smith et Leonora Carrington, Leonora Carrington à qui Claude me fait un peu penser et à laquelle le Musée du Luxembourg consacre actuellement une exposition, il y a un enchevêtrement d’échos, de correspondances, de liens oniriques,  filamenteux et magiques comme ceux qui apparaissent dans ses tableaux, liant des êtres, des visions, des moments, au-delà de tout ce qui les sépare. They shall behold Thine Eyes, 1950 Dando de comer a une mesa, 1959 L’analogie, le bondissement d’une chose à une autre, à une autre qui n’a rien à voir avec la première et pourtant ; le négatif, le même vu à travers le miroir, ou le miroir des rêves ou le miroir des souvenirs, quelque chose qui déforme, voile et parfois dévoile, ces hommes et ces femmes cachées et encapuchonnées, ces chevaux et licornes de feu, filiformes, qui s’ébrouent, ces magiciens et ces sorcières, ces sorciers et ces magiciennes, cette œuvre comme un jeu de tarot géant, il y a une part de moi qui, sans comprendre, comprend et en est fasciné comme devant une boule de cristal où s’ouvrirait un pan caché du monde. Mars Red Predella, 1946 Sans titre,  1956 Il y a certainement une part de fantasme dans le récit de Jodorowsky, comme il y a une part d’imposture dans l’enseignement de Gurdjieff et une part d’auto-suggestion dans la peinture de Leonora Carrington.  Mais cette part, qui émane de la personne, qui en est à l’origine une simple projection, et peut-être même une sorte de mensonge, est performative : elle fait naître ce qu’elle prétend décrire, donne substance et structure à l’inarticulé de nos rêves et de nos cauchemars, ancre dans une forme et un verbe ce qui peut-être n’existe pas mais qui, pourtant, pourrait, à tout le moins, exister puisque, même de façon peut-être artificielle, ce fut imaginé. Lee Miller, Leonora Carrington à Saint-Martin d’Ardèche Je ne sais pas, je n’ai jamais su faire la part des choses entre l’œuvre et la personne, non plus qu’entre la personne, les oeuvres et les résonances diverses qu’elles éveillent. Et je dois dire, à ce propos, que ma propension à croire, à accepter d’être enchanté, peut-être mené en bateau, par Leonora Carrington, n’est pas totalement délié de la beauté de la jeune femme (dont j’avais découvert le visage à l‘exposition Lee Miller) ou du charme qui émane de la vieille dame filmée dans les années 1990 à Mexico. Las tentaciones de San Antonio, 1945 Three Nornir, 1998 Une dernière chose encore : on peut à la fois être un imposteur et ne pas en être un : Georges Gurdjieff avait certainement beaucoup de défauts mais il était aussi un compositeur dont certaines pièces, comme Bayaty sont magnifiques. On aimerait (ou pas) que le vrai soit simple mais il est le plus souvent épais, vibrant, plein de doubles fonds et de choses étranges, comme les tableaux de Leonora Carrington. Comme très souvent, on entend, derrière ma lecture, Bayaty, de Georges Gurdjieff. Cet article Leonora Carrington est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Le bain 21.05.2026 5хв
    David E. Scherman et Lee Miller, Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, Munich, 30 avril 1945 Photographe et modèle : Lee Miller fut les deux, et la très belle exposition que lui consacre le Musée d’art moderne témoigne de ce double statut puisque les images présentées sont tout autant des photos qu’elle réalisa que des photos où elle figure. Est en particulier exposée, vers la fin du parcours, la planche contact de la série de photographies que David E. Scherman et elle prirent, dans l’appartement munichois d’Adolf Hitler, le 30 avril ou peut-être le 1er mai 1945, jour ou lendemain du jour du suicide de Hitler, et notamment celle de ces photos où on l’on voit Lee Miller se laver dans la baignoire de cet appartement. La planche de contact Cette photo fut publiée dans Vogue, pour lequel elle travaillait, magazine qui publiera également, sous le titre Believe it, les terribles images de la libération des camps de Buchenwald et Dachau. C’est justement en revenant de Dachau et des horreurs qu’elle y avait vues que Lee Miller conçut, avec son acolyte David E. Scherman avec lequel elle couvrait, depuis l’été 1944, la libération de l’Europe ; c’est en revenant de Dachau que Lee Miller conçut la scène, la scène très mise en scène, du bain. Elle expliquera qu’il s’agissait d’abord pour elle de se laver, de se laver de la saleté et des atrocités vues et  photographiées à Dachau. Et on aperçoit effectivement, au pied de la baignoire, la paire de rangers maculées qui laisse sa trace noirâtre sur le tapis de bain. À Dachau, comme quinze jours auparavant à Buchenwald, Lee Miller a vu des choses terribles qu’elle a eu le courage et le professionalisme de photographier et de documenter de façon précise et rigoureuse pour qu’elles ne soient pas contestables. Que David E. Schermann et elle éprouvent ensuite le besoin de se laver, de se purifier de ces choses vues, côtoyées, senties, touchées, qui pourrait en douter ? Mais la mise en scène dit plus, fait plus, et justifie le statut iconique de cette photographie. En la concevant, c’était bien un doigt d’honneur, un magnifique doigt d’honneur (two fingers up, comme ils disent en anglais) qui était, par delà le fleuve des enfers, adressé à Hitler. Il y a d’abord la démythification, brutale : qu’elle est petitement bourgeoise, banale, modeste, voire ridicule, cette salle de bain du dictateur, avec ses carreaux de céramique, les crèmes diverses que l’on devine à gauche sur le bord de la baignoire, cette brosse et ces trois porte-savons (pourquoi trois, pourquoi donc trois ?). Il y a, évidemment, le geste de victoire, le geste non de triomphe mais de mépris, de morgue du vainqueur qui occupe la place du vaincu et essuie ses bottes, ses bottes sales, sur le linge blanc de l’ancien maître. Il y a la revanche de la vie, la revanche de cette femme épanouie s’adonnant nue au plaisir simple du bain, sur la mort, la mort symbolisée par le portrait de cet homme engoncé dans son uniforme, cet homme mortifère qui était mort avant même que d’avaler sa capsule de cyanure. Il y a la revanche de la femme sur l’homme, de cette femme sensuelle aux formes arrondies sur ce masculin grotesque, rigide, aux gestes de pantin. Il y a enfin la revanche de la Belle, de la belle Lee sur la Bête, la Bête immonde et désormais crevée et qui n’aura plus jamais le plaisir de voir ou de faire cela parce que, malgré toute sa puissance, malgré tout le mal qu’elle fit, elle n’est désormais plus rien. Je me demande tout de même : comment a-t-elle fait, comment a-t-elle fait, elle qui voulait se laver des horreurs des camps, comment a-t-elle fait pour oser poser son corps nu dans cette baignoire maudite ? Pour cela aussi, pour concevoir, mettre en scène et oser jouer elle-même ce pied de nez, cet immense pied de nez à l’histoire, il en fallait, du cran. Je crois que, moi, je n’aurais jamais osé, de peur de salir mon corps sur cet email blanc ; de peur d’être infecté, de peur des cauchemars.  Il existe plusieurs versions colorisées de l’image originale C’est une de ces versions colorisées qui a servi de base à la reprise de la scène dans un récent biopic ou Lee Miller est incarnée par Kate Winslet. La célébrité, méritée, de la photo du bain ne doit pas faire oublier le reste du travail de Lee Miller. Il y a, dans cette exposition, de très belles images. Sable Léonora Carrington Désert Photo de mode Cet article Le bain est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Iphigénie (de Michel Cacoyannis) 30.04.2026 4хв
    Tatiana Papamoschou (Iphigénie) dans Iphigénie Je n’ai jamais très bien compris l’espèce de réhabilitation détournée d’Agamemnon à laquelle se livrent Eschyle dans l’Orestie mais aussi Sophocle, Euripide et leurs successeurs, tous ceux ayant osé affronter et mettre en scène l’histoire des Atrides, cette famille terrible vouée aux gémonies. J’ai toujours trouvé incompréhensible la haine qu’Electre et Oreste vouent à leur mère Clytemnestre qui, certes, a assassiné Agamemnon, leur père et son mari, mais l’a fait en souvenir du crime que lui-même a commis sur Iphigénie, sa fille et leur sœur. Car, que Clytemnestre ait voulu venger le meurtre de sa fille, qui ne le comprendrait ? Qui ne le comprendrait en mettant en regard l’horreur du geste et le ridicule de son objectif : permettre à la flotte grecque de quitter les rivages d’Aulis et de voguer vers Troie ; voguer vers Troie pour laver l’honneur bafoué de Ménélas, le frère d’Agamemnon, ce Ménélas dont Pâris, Prince de Troie, a ravi (dans tous les sens du terme) l’épouse, cette Hélène à la belle chevelure, également sœur de Clytemnestre. On oublie toujours, d’ailleurs, qu’Hélène non seulement sortit vivante des ruines fumantes de Troie mais rendit à nouveau amoureux d’elle son bêta de mari au point qu’ils finiront tous deux leur vie dans leur palais de Sparte, bourgeoisement établis comme si de rien n’était, comme si leur histoire de fesses n’avait pas plongé le monde dans un délire sanglant. Hélène et Ménélas se rabibochent, et pendant ce temps, Oreste et Electre tuent leur mère et son nouveau mari, Egisthe. L’Orestie raconte la façon dont Athéna travaille, après la longue pénitence d’Oreste, à rompre l’enchaînement maudit qui, depuis Atrée, condamne cette famille à l’horreur répétée. C’est le poids écrasant de ce destin que les auteurs classiques (et Jean-Francois Sivadier dans le superbe Portrait de famille) mettent sous leurs projecteurs noirs et rouges. Mais c’est autre chose que Michel Cacoyannis, dans sa sublime Iphigénie, pointe. Ce que montre Cacoyannis, ce n’est pas le poids du destin familial, c’est le poids du politique, la force du gros animal, comme disait Simone Weil, cette force irrépressible qui broie comme fêtu tout ce qui pourrait lui résister. Car même si Agamemnon n’était pas lâche, même si, reprenant ses esprits, il décidait de s’opposer à Calchas et de sauver sa fille ; même si Achille, allant jusqu’au bout de sa colère, décidait de soustraire, malgré elle, Iphigénie au sacrifice, on sent que l’armée, que ces hommes décidés à en découdre et qui, comme le leur susurre Ulysse, sont prêts à donner leur vie ; on sent que ces hommes iraient d’eux-mêmes arracher sa fille à Clytemnestre pour la traîner sur l’autel du bourreau. On sent, sous la caméra sensible de Cacoyannis, que ni le courage, ni la douceur, ni la beauté qu’incarne, chacune en son genre, Iphigénie et Clytemnestre, ne peuvent l’emporter face à la lâcheté collective, à la lâcheté collective et viriliste de ces hommes qui veulent se venger des femmes. L’Orestie, nous la jouerons, à la fin de ce mois de mai 2026. Qu’on se le dise ! Cet article Iphigénie (de Michel Cacoyannis) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • La spirale d’Ulam 2. Tachycardie 26.02.2026 5хв
    …Les grandes lignes qui se croisent dans le plan de la spirale d’Ulam ne sont pas contestables : elles sont là et bien là. Et pourtant, elles ne livrent aucune clé car elles sont inexhaustives et imparfaites. Prenons la diagonale qui descend vers la gauche, que j’ai marquée d’un pointillé vert : 5, 19, 41, 71, 109. La « raison » (comme disent les mathématiciens) de cette suite ne saute pas immédiatement aux yeux mais DeepSeek me fait observer que l’écart entre les nombres suit une progression arithmétique, augmentant de 8 à chaque itération : 19-5 =14 41-19 =22 (=14+8) 71-41=30 (=22+8) 109-71=38 (=30+8) Cette suite évolue en fonction d’une règle polynomiale qui (me souffle le même DeepSeek) peut s’écrire : f(n)=4n²+2n-1, suite qui produit souvent des chiffres premiers, par exemple quand x varie de 1 à 5 : (4×1²)+(2×1)-1=5 (4×2²)+(2×2)-1=19 (4×3²)+(2×3)-1=41 (4×4²)+(2×4)-1=71 (4×5²)+(2×5)-1=109 A partir de 6, la série s’arrête. Plus exactement, la fonction continue à produire des chiffres mais ils ne sont plus premiers ; plus précisément,  ils ne sont plus tous premiers. Si l’on prend les premiers quarante nombres de la suite, alignés sur la diagonale 5,19, etc., on a : 5, 19, 41, 71, 109, 155, 209, 271, 341, 419, 505, 599, 701, 811, 929, 1055, 1189, 1331, 1481, 1639, 1805, 1979, 2161, 2351, 2549, 2755, 2969, 3191, 3421, 3659, 3905, 4159, 4421, 4691, 4969, 5255, 5549, 5851, 6161, 6479.La capacité de la suite-ligne à générer des nombres premiers est donc à éclipses, pulsant un instant, s’interrompant puis reprenant comme un dauphin qui nagerait à la surface de la mer, plongerait sous la surface puis resurgirait au soleil. Il y a bien là une sorte d’ordre, puisque la ligne est clairement repérable et qu’elle produit, souvent, des suites remarquables de quatre ou cinq nombres premiers consécutifs mais on ne saisit pas la cause sous-jacente de ces émergences et disparitions ; on ne distingue pas le tempo (ou le rythme ; je n’ai toujours pas compris la différence, Claude) de cette mélodie des nombres. Ce qu’on voit et entend, ce sont des ordonnancements localisés, des pulsations, de petits bouts de lignes dans la grande diagonale, petits bouts au sein desquels, on ne sait pourquoi, quelque chose de construit paraît l’emporter sur l’entropie ambiante. Peut-être y a-t-il, cachée dans des dimensions supérieures, une fonction polynomiale de degré z ou une spirale d’Ulam venue d’une autre dimension qui rend compte de ce qui est, qui justifie ces soubresauts de l’univers mathématique. Mais pour l’heure, on ne la connaît pas. On voit seulement ces îles, ces îles de primarité se suivant à la queue-leu-leu dans l’océan des nombres comme un chapelet d’Aléoutiennes qui s’effilocherait peu à peu, et on entend seulement le battement irrégulier, la sorte de tachycardie du grand pouls arithmétique. Quelque chose, quelque part, bat avec force, dont les lignes de la spirale d’Ulam trahissent les échos, ou peut-être les vibrations. Lire le premier épisode : Lignes En accompagnement musical, Dans l’antre du roi de la montagne, d’Edvard Grieg, avec son tempo (ou peut-être son rythme ? – son tempo me dit Claude) qui s’accélère comme ralentit celui des nombres premiers au fur et au mesure qu’on s’éloigne de zéro. L’image de couverture est tirée de l’application android Ulam Spiral, de Tomoyuki Hoshi. Cet article La spirale d’Ulam <br>2. Tachycardie est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • La spirale d’Ulam 1. Lignes 25.02.2026 4хв
    Centre de la spirale d’Ulam Au centre de la feuille, on met le 1 ; à sa droite immédiate le 2 ; au-dessus du 2, le 3 ; à gauche du 3, le 4  puis le 5 ; en dessous du 5, le 6, etc. ; et on continue ainsi, déroulant progressivement autour du 1, comme la coquille d’un escargot, une spirale de nombres croissants. Ensuite, on identifie les nombres premiers ; puis on efface les autres nombres, qui ne sont pas premiers. Dessiner la spirale d’Ulam Au bout d’un long moment, la figure ressemblera à ceci, puis à ceci : Apparaissent, ça et là, des lignes, obliques, verticales et horizontales, des lignes entrecroisées qui font un peu penser aux structures de Widmanstätten sur les météorites métalliques ; des lignes qui marquent que, dans le repère entortillé conçu sur un coin de table par Stanislaw Ulam tandis qu’il s’ennuyait ferme à une conférence de mathématiques (ou peut-être d’autre chose : de physique nucléaire ou même de littérature puisqu’il fréquenta, plus tard, l’Ouvroir de littérature potentielle) ; des lignes, donc, apparaissent qui marquent que, dans ce repère entortillé et spiraleux, ce qu’on connaissait comme le chaos des nombres premiers prend forme et ordonnancement, des structures y apparaissant. Je trouve extraordinaire cette illustration de l’Out of the box. Dans le repère, le monde orthonormé où nous avons nos habitudes, les nombres premiers, ces particules élémentaires de la mathématique, forment un archipel anarchique, erratique, un Morbihan sans toit ni loi. Mais il suffit de tourner un peu la tête, de modifier l’angle de vue en plaçant les nombres d’une autre manière, d’une manière spiraleuse et fibonacienne, pour faire surgir d’immenses régularités, des arrangements, des linéarités jusqu’alors demeurées invisibles : soudain des droites, des droites imparfaites, pleines de trous et de blancs, des droites qui s’interrompent sans qu’on sache pourquoi et qui réapparaissent sans qu’on sache comment, mais des droites évidentes qui montrent et démontrent qu’une structure existe, structure dont on ne comprend pas vraiment l’architecture, avec ces lignes qui parfois émergent et parfois replongent dans le désordre mais qui sont indiscutablement là, présentes, comme est présent et bien présent, dans la polyphonie broussailleuse de l’Allegro du Troisième concerto brandebourgeois de Bach, le thème principal. A suivre… En illustration musicale, le début de l’Allegro du troisième concerto brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach Cet article La spirale d’Ulam <br>1. Lignes est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Album de famille : le musée Albert Kahn 27.12.2025 4хв
    Fernand Cuville, Jeune italienne, Vicence, 1918 (c) Archives de la planète Vus de Sirius, les êtres humains sont certainement analogues les uns aux autres. Mais pour nous qui en sommes, pour qui l’unité fondamentale est tellement évidente qu’on n’y prête plus attention et qui avons, de plus, appris à décrypter, avec une extraordinaire acuité, le moindre détail des traits permettant de distinguer un être humain d’un autre, c’est la diversité, la magnifique diversité qui l’emporte. Et pourtant, comment ne pas voir, derrière la variété des photographies et films des Archives de la planète, rassemblés entre 1908 et 1931 sous la direction d’Albert Kahn ; comment ne pas voir un grand album de famille reproduisant les mille facettes de notre humanité commune, un grand album où se dissout la distinction traditionnelle entre anthropologie et ethnologie ? Dans le rassemblement, la conjonction, la juxtaposition de ces dizaines de milliers d’images fixes et animées captées un peu partout dans le monde, on perçoit qu’il n’y a pas, d’un côté, l’unité de l’espèce, et, de l’autre, sa diversité. Le trait fondamental d’homo sapiens, de cet homo parmi les autres ayant progressivement pris la place des autres homo, c’est son incroyable plasticité, sa capacité à se modeler, à adopter des rites, des coutumes, des croyances, des vêtements, des façons indéfiniment différentes d’être au monde pour s’adapter à la diversité des lieux, des climats, des écosystèmes où il a choisi de s’établir, de s’enraciner puis de se perpétuer avant de partir, éventuellement, ailleurs puis ailleurs encore. Son unité, son identité la plus profonde, c’est justement sa faculté d’adaptation et la diversité par laquelle elle se traduit. Et pourtant, quand on regarde les visages, les visages souvent magnifiques de ces femmes et de ces hommes depuis longtemps rendus à la poussière, ces visages qui à la demande du photographe regardaient l’objectif et nous regardent donc, leurs yeux plongés au plus profond des nôtres, quelle proximité et quelle émotion ! De quelque pays qu’ils soient, quel que soit l’âge, le costume et la majesté, c’est toujours un frère ou une soeur, un proche qui nous tend son regard comme un miroir, et de ses yeux nous interroge. Ils sont si différents et cependant si identiques avec leur sourire, leur gêne, leur fierté, leur lassitude, leur joie ou leur indifférence. Quels que soient leurs atours, leurs décorations, leurs bijoux, le panache de leur pose ou de leurs habits, ils sont finalement si transparents, si nus, si faibles, si peu de chose, si déjà disparus. Et si touchants, cependant, d’être là et de se prêter, de se donner en spectacle. Je ne reviens pas, je ne reviens jamais de l’émotion qui me transporte à la vue de mes semblables, de ces êtres qui se savent si petits et si fragiles et qui pourtant, au même moment, se tiennent dignes, radieux et pleins d’espoir face à la vie. Je me demande s’il n’y a pas, là aussi, une définition de l’humanité. Le musée départemental Albert Kahn, récemment refait, est à Boulogne-Billancourt, près d’une boucle de la Seine, sur le site de la propriété d’Albert Kahn. Outre les collections de photographies et de films, on y trouve un jardin, d’une exceptionnelle beauté. L‘image d’illustration a été prise par Fernand Cuville en 1918. On y voit une jeune fille photographiée à Vicence, en Italie. Pas d’autre détail. L’original est un autochrome sur plaque de verre. Elle porte le numéro d’inventaire A 19 398. En illustration musicale, Bayaty, de George Gurdjieff, dans la très jolie version d’Anja Lechner et Vassilis Tsabropoulos, parce que Gurdjieff sut si bien, lui aussi, illustrer, au moins dans son œuvre musicale, l’unité dans la diversité. Cet article Album de famille : le musée Albert Kahn est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Horizons perdus (de James Hilton) 29.10.2025 4хв
    Shangri-La (création hybride) La Cerdagne, cette haute vallée plongée dans l’éclat du soleil et dominée par la pyramide du Carlit ; la Cerdagne ressemble à Shangri-La, cette vallée bleue tibétaine massée au pied du Karakal, suspendue dans le temps et l’espace, décrite par James Hilton dans Horizons perdus. Je connaissais le film mystico-romantique qu’en a tiré Franck Capra ; je viens de lire le livre. Il raconte l’histoire de Robert Conway, consul de Grande-Bretagne en Afghanistan, qui, fuyant ce pays secoué par une révolution, se retrouve au Tibet, dans une sorte de principauté isolée et bienveillamment guidée, depuis des lustres, par un personnage énigmatique, le Grand lama. Dans cette vallée perchée, qui a établi peu de liens avec l’extérieur, une société originale s’est construite en quelques siècles, dans une semi-solitude, société calme et sage, tranquille, paisible, mais qui pratique ces vertus, comme toutes les autres, avec modération et tempérance. Comme la Castalie du Jeu des perles de verre, la Fondation de Fondation et les monastères du Moyen-Âge, Shangri-La a été conçu par ses initiateurs comme un havre, une arche, une retraite permettant à celles et ceux (surtout ceux, de fait) qui y séjournent, de vivre et travailler à l’abri des fracas du monde mais aussi de préserver des fureurs, ravages et destructions que la folie des hommes pourrait engendrer celles de leurs créations les plus remarquables. Il y a, dans cette sorte d’île perdue dans un océan de montagnes, dans cette terra incognita vierge encore des salissures de l’histoire, un souvenir de l’Eden, d’un monde encore heureux et plein de n’avoir pas chuté. Mais étrangement, dans le Shangri-La de James Hilton comme dans la Castalie de Hermann Hesse (et les monastères des moines copistes), cette perfection (prétendue perfection, finalement, donc) est fondée sur l’exclusion, a minima l’absence des femmes, créatures quelque peu dangereuses dont la présence, même discrète, suffit à tourmenter le coeur des hommes, à tournebouler leurs pauvres sens et à semer le doute dans leurs intentions (qui, si elles sont nobles, sont sans doute aussi un peu fragiles). Notre Robert Conway serait donc prêt à faire une croix sur une vie mondaine qu’il n’a d’ailleurs jamais vraiment appréciée si son esprit n’était troublé par les beaux yeux de Lo-Tsen, une jeune princesse mandchoue elle aussi échouée à Shangri-La (et dont il se rendra compte un peu plus tard, dépité, que ce n’est pas pour lui qu’elle en pince). Mais est-ce vraiment un mal ? J’ai l’impression que, dans l’esprit de James Hilton comme dans celui de Franck Capra (qui divise et redistribue le personnage de Lo-Tsen), ce détournement des volontés masculines par le charme féminin n’est pas une perte de temps ou une impasse regrettable mais un moment nécessaire dans le cheminement, dans la quête, celui qui permet à l’esprit de dépasser l’adoration des oeuvres de l’esprit, l’idolâtrie de l’intellect, pour embrasser, avec la chair et la vie, l’amour vrai et le spirituel. Sans ce  détour là, qui manque au Grand lama, tout resterait un peu vain, vicié, peut-être impur. Derrière ma lecture, en accompagnement musical, Lost Horizon, titre éponyme de la musique composée en 1973 par le talentueux Burt Bacharach pour le remake, par Charles Jarrott du film de 1937. C’est une œuvre un peu baroque (une comédie musicale) mais probablement sous-estimée, et qui bénéficie de Liv Ullmann et de la superbe musique de Burt Bacharach.  Horizons perdus, traduit de l’anglais par Hélène Godart, est publié aux éditions Les Belles Lettres. Cet article Horizons perdus (de James Hilton) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Hécube, pas Hécube (de Tiago Rodrigues) 04.06.2025 3хв
    Séphora Pondi et Elsa Lepoivre(c) Christophe Raynaud de Lage, Comédie française Il y a Nadia, qui demande justice ; et Hécube, qui se venge. Il y a une reine déchue, ayant tout perdu et devenue esclave ; et une comédienne qui trouve à la fois la force de défendre son fils dans l’énergie de l’héroïne qu’elle incarne, et la justesse du jeu de son personnage dans le combat personnel qu’elle mène. Il y a la scène, qui est à la fois le bureau d’un procureur menant enquête et les rivages de la Mer Egée, en Chersonèse de Thrace. Il y a la scène, qui est le miroir à la fois parfait et imparfait que se tendent ces deux mondes, le miroir où ces deux mondes se réfléchissent, se jouent, prennent chair ou sens, se confondent, s’entremêlent ou se séparent. Il y a la scène, qui n’est pas simplement le miroir mais le lieu de la répétition, le lieu singulier de la répétition, d’une répétition qui jamais ne se répète : simul et singulis. La scène est le lieu passeur de mondes, sorte d’Aleph où se crée, se façonne, évolue, sous la parole sage et prophétique du choeur, ce qui n’est pas encore figé, où se crée ce qui sera plus tard avant que le plus tard, que le trop tard n’advienne. La scène, qui est le lieu de la répétition, est celui de l’échange, cet échange grâce auquel on a une chance d’échapper à l’autisme dont souffre le fils de Nadia mais peut-être plus encore Hécube, cette Hécube que la douleur a rendue folle au point non pas seulement de crever les yeux de Polymnestor, l’assassin de son fils, mais  de la pousser à assassiner ses deux enfants. Il y a cette demande faite à Nadia de se justifier, comme on le demande toujours aux femmes, de se justifier des violences qui ont été commises contre elle ou contre son fils, comme si c’était d’elles, les femmes, que relevait forcément la responsabilité de tout mal. Il y a cette demande faite à Agamemnon d’absoudre, au nom de la justice, l’acte de vengeance d’Hécube ; et l’acceptation,  probablement intéressée, de l’amant de Cassandre. Il y a le mensonge, l’hypocrisie, l’aveuglement de ces hommes de pouvoir qui, avant même qu’on ne leur crève les yeux, ne voient rien, ne veulent rien voir, et qui ne deviennent voyants qu’après avoir perdu la vue. Il y a la musique, d’Otis Redding,  dont la voix chaude berce et enveloppe. Et puis il y a le théâtre, ce lieu sombre où tout se joue et se rejoue mais sans que rien ne soit jamais pareil, ce lieu plus vrai que le vrai. Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, à la Comédie française En illustration sonore, Sittin’ on the dock of the bay, d’Otis Redding Cet article Hécube, pas Hécube (de Tiago Rodrigues) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Une révolution intérieure (de Gloria Steinem) 23.05.2025 4хв
    Gloria Steinem et Dorothy Pitman-Hughes en 1971, (c) Dan Wynn, Esquire Magazine Les histoires que raconte Gloria Steinem dans Une révolution intérieure font penser à Modesta, la magnifique héroïne de L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza. Ce sont des récits de vie, y compris la sienne, des récits de moments de vie où soudain un être, homme ou femme, décide de se faire confiance, de garder la tête haute, de ne plus se laisser entraver par tout ce qu’on lui a dit, tout ce qu’on lui a fait, tout ce qu’il a appris qu’il était normal ou convenable de faire, de penser, de ressentir ; et choisit de passer outre, d’agir en conscience et en accord avec soi-même. Ce sont des récits de renaissance, de naissance peut-être, à tout le moins de libération. Elle se raconte, jeune journaliste devant interviewer une vedette de cinéma dans le bar d’un hôtel chic de New-York et se faisant refouler à l’entrée parce que les femmes seules dans ce bar, « ça ne se fait pas », puis la même, quelques mois plus tard, qui se heurte au même cerbère mais qui, parce qu’elle a décidé de ne plus endosser le personnage de la femme soumise, lui tient tête et parvient à entrer. Elle raconte toutes ces femmes qui, courageusement, ont un jour décidé de s’affranchir des limites qu’on leur avait fixées, prouvant que c’est le plus souvent nous-mêmes qui tissons les chaînes qui nous empêchent d’avancer. C’est un livre (qu’aurait bien aimé Olympe de Gouges) sur la longue soumission des combats féministes aux combats prétendument plus importants (les droits de l’homme, la révolution prolétarienne, la décolonisation, les droits civiques des noirs, etc.), sur cette demande perpétuellement faite aux femmes de mettre en sourdine leurs propres revendications pour ne pas affaiblir la grande cause, cette injonction continuelle à s’oublier. Mais c’est plus que cela. Je ne connaissais pas Gloria Steinem et je découvre une femme extraordinaire, ouverte, curieuse, sensible, chaleureuse, une femme qui ne cache ni ses erreurs ni ses faiblesses et qui trouve dans cet aveu la force de parler et d’aller de l’avant. Une révolution intérieure est sous-titré « renforcer l’estime de soi » et le livre tout entier est une illustration de ce combat, mettant notamment l’accent sur la nécessité de guérir les blessures les plus terribles, celles de l’enfance : « Toute forme de maltraitance commise par ceux-là mêmes qui sont censés nous protéger, envers lesquels nous n’avons d’autre choix que de nous rendre vulnérables, est la force la plus destructrice du moi. » L’enjeu de cette guérison n’est pas seulement le bien-être individuel ; l’enjeu de la révolution intérieure n’est pas seulement intérieur, il est social et politique : à moins d’être transmutés par l’introspection, la méditation ou la prière, les mauvais traitements reçus deviennent des mauvais traitements donnés. Et l’on remet ainsi une pièce nouvelle dans la machine infernale du mal. On retrouve au bout du compte, dans la pensée fraîche et subtile de Gloria Steinem, un peu de la Simone Weil pour qui, « faire le mal, c’est transférer aux autres la dégradation que nous portons en nous-mêmes », et un peu de l’Etty Hillesum pour laquelle, même au plus noir de la nuit, il n’est de plus urgent combat que d’extirper la haine de son propre être. En illustration sonore, derrière ma lecture, « Je n’ai besoin de personne en Harley-Davidson« , cet autre magnifique manifeste à la liberté et à la force féminines, composée par Serge Gainsbourg et chantée par Brigitte Bardot. A propos de l’image, iconique, on pourra lire dans le Huffpost l’article « Gloria Steinem & Dorothy Pitman-Hughes’ Restaging Of Iconic Portrait Shows That Activism Has No Age »   Cet article Une révolution intérieure (de Gloria Steinem) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Printemps silencieux (de Rachel Carson) 24.03.2025 4хв
    Image générée par Midjourney Il y a plus de soixante ans, en 1962, Rachel Carson décrivait, de façon précise, méthodique et documentée, la pollution, ou plutôt l’empoisonnement général et systémique de la biosphère par les produits chimiques de synthèse, notamment pesticides et herbicides. Elle montrait comment ces produits, biocides à large spectre, se concentraient chez les êtres vivants, notamment les insectes, se combinaient éventuellement avec d’autres produits, se dégradaient parfois pour donner naissance à d’autres molécules, atteignant rapidement ou avec le temps des concentrations létales finissant par contaminer toute la chaîne alimentaire, et empoisonnant tous les animaux, y compris les hommes. Elle indiquait, comme on le redécouvre aujourd’hui avec les micro-plastiques, les dioxines ou les PFAS qu’on retrouve désormais partout, que : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, tous les êtres humains sont maintenant en contact avec des produits toxiques, depuis leur conception jusqu’à leur mort. Au cours de leurs vingt ans d’existence, les pesticides synthétiques ont été si généreusement répandus dans le monde organique et inorganique qu’on en trouve quasiment partout. On en a décelé dans la plupart des grands ensembles fluviaux, et même dans d’invisibles rivières souterraines. On en trouve dans les sols où ils se sont déposés dix ou douze ans plus tôt. Ils sont entrés dans le corps des poissons, des oiseaux, des reptiles, des animaux domestiques et sauvages, à tel point que les laboratoires n’arrivent plus à trouver pour leurs études des bêtes exemptes de toxiques. On a trouvé ces poisons dans les poissons de lacs perdus parmi les montagnes, dans des vers de terre enfouis profondément, dans des œufs d’oiseaux, et dans l’homme lui-même. Ces produits chimiques existent maintenant dans le corps de la grande majorité des gens, quel que soit leur âge.  Il y en a dans le lait maternel, et probablement dans les tissus des enfants à naître. «  C’est ce livre qui, bien que villipendé par l’industrie chimique, conduisit à la quasi-interdiction, aux États-Unis puis dans la plupart des pays du monde, du DDT, puis à la signature, en 2001, de la Convention de Stockholm visant à interdire l’utilisation d’une quinzaine de polluants persistants. Le livre de Rachel Carson, à la fois solidement documenté et écrit avec poésie et humanisme, ne fut donc pas sans effet, il s’en faut de beaucoup. Et pourtant, soixante ans après, comme cinquante ans après le rapport Meadows, comment ne pas constater qu’il fut vain, en ceci que tout ce qu’il disait est à redire, que tout ce qu’il avait permis de commencer est à recommencer ? Il ne s’agit pas ici pour moi d’entonner un chant plaintif, de pleurer le silence des oiseaux et des printemps ; il s’agit de rappeler que savoir ne suffit pas, ne suffit jamais, et que, comme l’amour, les combats les plus importants doivent être chaque jour et indéfiniment repris car ils s’évanouissent, sinon, dans l’usure et l’oubli. L’image d’illustration (dont l’idée m’a été inspirée par la couverture du Printemps silencieux aux éditions Wildproject, à été générée par Midjourney à partir du prompt suivant : « Un tissu imprimé de style 18e siècle représentant, sur un fond bleu turquoise, des très nombreux oiseaux divers et colorés voletant parmi des fleurs, des papillons et des plantes diverses et colorées. ». En fond sonore, Bayati, de Georges Gurdjieff, et un enregistrement d’oiseaux repris de l’excellent site BBC Sound Effects. Cet article Printemps silencieux (de Rachel Carson) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • L’adoration des mages (d’Augustin Frison-Roche) 04.02.2025 3хв
    Augustin Frison-Roche,L’adoration des mages À droite, couvertes de lumière, la richesse, le pouvoir, la ville, la citadelle, qui s’élèvent comme une montagne, une Babel, une cité d’or foisonnante ; à gauche, un ciel immense, nébuleux, rempli d’étoiles sous la splendeur duquel tout en bas apparaît, tout petit, un nouveau-né. Dans la salle où il est présenté, au Collège des Bernardins, le pan de gauche a dû être séparé du reste du tableau : l’enfant, pour qui tous sont rassemblés, que tous viennent adorer, est absent ; ou plutôt, il est là, mais un peu plus loin, derrière une colonne, et on ne le voit pas immédiatement. Et c’est très bien ainsi : on ne distingue d’abord que l’ensemble principal : la puissance et la gloire, la profusion et la surabondance de vie et de richesse, qui sont comme tendues, unies, confondues dans un même mouvement, un même élan, une même pulsion qui les entraîne à quitter l’éclat pour le bleu sombre de la nuit, à dégringoler des sommets de la cité d’or pour fouler, tout en bas, l’humilité du sol. Et il y a là, dans ce seul mouvement que fige le tableau, dans cette simple transition, cet abandon des joyaux, des lustres et des palais pour le scintillement discret, la pâle lueur des étoiles piquées sur la voûte nocturne ; il y a là quelque chose d’aussi important, et peut-être de plus important, que cet enfant dormant à même la terre : la marque que quelque chose est advenu. L’adoration des mages est la pièce maîtresse de l’exposition Épiphanies que le Collège des Bernardins consacre à Augustin Frison-Roche. On trouve dans cette exposition d’autres magnifiques tableaux (les cathédrales végétales inspirées de Huysmans, la série des sept jours de la Création) mais ils dessinent un chemin vers l’Adoration, la plus épiphanique de ces épiphanies. Gaspard, Melchior et Balthazar avancent, leurs présents à la main, vers l’enfant couché sur le sol dont ils ont eu révélation ; mais dans la sacristie du Collège, où le tableau est exposé, une autre révélation, une autre épiphanie opère, qui laisse le visiteur médusé. Il y a des oeuvres si pleines, si vibrantes, si profondes (le Blue Notebooks, de Richter ; le Journal d’Etty Hillesum, et peut-être cette Adoration des mages) qu’elles ouvrent des portes nouvelles, révèlent ce qui était enfoui et donnent, pourraient donner envie de croire. La photographie rend très mal la beauté de l’œuvre, ainsi que sa taille : 350×460 cm. L’entrée de l’exposition (qui dure jusqu’au 26 février) est libre mais il peut être conseillé de réserver un créneau horaire sur le site du Collège. Christiane Rancé a publié chez Klincksieck le catalogue de l’exposition. On pourra lire dans Narthex, sous la plume de Jeanne Villeneuve, une analyse théologique de l’exposition . Cet article L’adoration des mages (d’Augustin Frison-Roche) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • La sorcière (de Jules Michelet) 19.01.2025 5хв
    Image générée par Midjourney 6.1 Commençant les Sorcières, de Mona Chollet, je pense à La sorcière, le livre presque éponyme de Jules Michelet, paru en 1862 et qui fit alors scandale. Un livre qui, écartant les faits ou plutôt s’en détachant, s’éloignait de l’analyse historique traditionnelle pour décrire une sorte de rêve éveillé, de transe, de récit hallucinatoire et inspiré mettant l’auteur, et à travers lui le lecteur, en contact direct avec le monde et les êtres décrits, et en tirer une réinterprétation fantasmatique, fantasmatique et fantastique du Moyen-Âge, ainsi qu’un hymne à la femme, grande passeuse et grande libératrice. Pan, le grand Pan est mort. Thamous en a reçu l’annonce tandis qu’il naviguait au large de Paxos. Pan est mort tandis que le christianisme naissait, et avec cette mort meurt le paganisme, cette relation directe, immédiate, confiante à la nature et à la vie. Pan meurt et la panique naît. Car l’Antiquité, elle aussi, se dissout, et avec elle l’éclat et le ciment de la romanité. Partout en Europe, les villes se resserrent, détruisent leurs monuments pour construire des remparts au sein desquels elles se replient, se réfugient, se referment, dans la terreur des invasions : une grande ombre étend son aile sur le continent.  C’est dans cette période de mort, de noirceur et d’étouffement, dans cette époque qui sera bientôt écrasée sous le joug féodal et battue sans relâche par les fourches d’un christianisme combattant tout ce qui lui résiste, que la sorcière apparaît, incarnant la résistance et le refuge. Résistance de la nature et des cultes antiques, refuge des savoirs anciens, pérennité de l’amour et de la sexualité face à l’ordre nouveau des clercs et des inquisiteurs, l’ordre nouveau de cette Église qui fonde son autorité sur la peur du péché, la crainte de l’Enfer, le culte morbide de la virginité. La sorcière, qui est femme, belle et désirable, est, face à Marie, vierge et mère, virginale et maternelle, douce et obéissante, la réincarnation d’Ève, de l’Ève pécheresse et première mortelle, l’Ève curieuse et pandorique, de cette Ève du geste de laquelle tout naquit. Elle est la connaissance et la tentation, le désir et la joie, le rire et le corps sans entraves, ce corps que symbolise, plus encore que le sein, la chevelure, chevelure qu’on dit folle mais qui n’est que libre et déliée, à l’image de celle qui la porte. La sorcière est la liberté toujours mouvante, la passeuse liquide et serpentine, mélusine, qui se faufile entre les interstices, le pont de lianes faisant le lien entre l’humain et le reste de la nature, l’esprit souple qui, acceptant l’incarnation et l’Ici bas, se débat dans le carcan d’un monde que l’Église rejette et satanise pour mieux glorifier l’Au-delà. Elle est la vie, l’espérance et la joie affrontant une religion qui, sous couvert de salut, de pardon et de vie éternelle, est devenue repentance perpétuelle, apologie de la souffrance et de la mort. Il est dommage, dommage, injuste et invisibilisant qu’en écrivant ses Sorcières, qui lui doivent tant, Mona Chollet n’ait pas évoqué le livre de Jules Michelet, ce long poème à la féminité. On peut trouver La sorcière en livre imprimé chez divers éditeurs. On peut également la trouver en format PDF sur l’excellent site de l’Université du Québec à Chicoutimi, et en format EPUB dans la Bibliothèque numérique TV5 Monde. PS : Quelques articles et blogs sur ce livre : L’article fondateur d’Alain Besançon dans Les Annales,en 1971, lisible sur le site de Persée. Michelet pardonne au diable, pas aux hommes, d’Hervé Jeanney, sur Publie.net La Sorcière de Michelet, et les autres, dans Labyrinthes… Les trois émissions que Roland Barthes a consacré à ce livre en 1954 (avec de superbes lectures d’Alain Cuny !) et qui ont été récemment rediffusées par France Culture. La Sorcière, de Jules Michelet sur Welcome to Nebalia. L’image a été générée par Midjourney 6.1 (qui, comme je l’ai écrit ailleurs, sait parfaitement illustrer nos fantasmes), et à qui j’ai demandé l’image d’une jeune et belle sorcière une nuit de sabbat. Sous ma lecture, en sus de l’habituel Bayati, de Georges Gurdjieff, l’enregistrement d’un orage pluvieux (qui me semblait bien coller à l’imaginaire de la sorcellerie) pris sur le site de la BBC qui met désormais à disposition des milliers de captures sonores. Qu’elle soit remerciée. Cet article La sorcière (de Jules Michelet) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Cabane (d’Abel Quentin) 11.01.2025 5хв
    Une jolie spirale (mais qui n’est pas celle de Fibonacci) Que fait-on, quand on sait mais qu’on ne peut pas ? Quand on sait, qu’on a parlé mais parlé dans le désert ; qu’on a dit mais que nul n’a voulu nous entendre ; que le laps de temps dont on disposait pour éviter la catastrophe est révolu et qu’il est désormais trop tard ? Cassandre sait cela. Dans la Troie fumante quelle avait prophétisée, elle est violée par Ajax, capturée par Agamemnon qui en fait sa concubine, emmenée à Mycènes où elle finit sa vie égorgée par Clytemnestre. Cabane, d’Abel Quentin, est l’histoire des auteurs du rapport Meadows, rebaptisé Rapport 21, qui, fondé sur une modélisation assez poussée du système-monde, décrivit, dès 1972, les conséquences délétères, sur l’environnement et les ressources, d’une croissance continue, mettant en garde contre l’effondrement très probable de ce système, quelque part au cours du XXIème siècle, si aucune correction forte ne lui était rapidement apportée. Dix ans après, vingt ans après, trente ans après, rien ne change : la spirale de Fibonacci continue sa course folle, reliant les sommets de carrés dont les côtés croissent de façon exponentielle ; le pillage et la pollution explosent ; plus rien n’échappe à la destruction prédatrice : gratter, pomper, sucer jusqu’à la moelle, aspirer, assouvir : demain est un autre jour et après nous le déluge. Cassandre, certainement, a plongé dans le désespoir ; il en va de même des héros de Cabane : le désespoir, l’amertume, et venant s’ajouter à cela, une certaine honte de n’avoir pas su convaincre, d’avoir prêché devant des foules qui écoutèrent sans entendre. Car le rapport Meadows ne fut pas confidentiel ; ce fut, au début des années 1970, un grand succès, un grand événement ; c’est seulement que nul n’en tint compte. L’un tombe dans le déni et rejoint une compagnie pétrolière, d’autres vont faire de l’élevage ; et le quatrième, mathématicien proche de Grothendieck et du groupe Bourbaki, erre longtemps de cabanes en cabanes avant de se lancer dans l’accomplissement des actes nécessaires à la tâche, la terrible tâche qu’il s’est finalement donnée : arrêter la suite de Fibonacci. La dynamique des systèmes croissant de façon exponentielle est redoutable : on peut, sans trop de difficulté, détourner de sa trajectoire un moustique ou une mouche ; avec un faucon ou un aigle, c’est déjà plus difficile ; plus dur encore avec un hippopotame ou un rhinocéros. Mais on a beau voir le bord du monde, cette muraille où tout s’effondre parce que tout a été sapé, comment changer la route du supertanker de 500 000 tonnes sur lequel nous sommes désormais embarqués ? Certains pensent y arriver en utilisant des moteurs encore plus gros, encore plus puissants, qui permettront de tourner plus vite ; mais c’est une course folle car ces moteurs, plus gros et plus gourmands, dévastent plus encore le globe et accroissent plus encore le poids et l’inertie du bateau-monde, rendant plus difficile encore le virage. Et puis on peut chercher à faire autrement : essayer de réduire, drastiquement, le poids du navire, faire en sorte que quelques-uns au moins aient une chance d’échapper au naufrage. C’est ce que fait le quatrième. On pourra également : écouter l’entretien de l’auteur avec Léa Salamé (France Inter, 28 août 2024) ; Lire, dans Le Monde, la critique d’Emmanuel Carrère ; Voir et écouter son long entretien à la Maison de la poésie. L’image d’illustration a été générée par Midjourney à qui j’avais demandé de créer la pseudo-photo d’une spirale de Fibonacci dessinée en craies de couleur sur un tableau noir. Il a bien respecté la consigne esthétique et le sens général mais pas le sens précis. Derrière ma lecture, un enregistrement d’une rue de Soho, à Londres, capté en décembre 2024, et Koyaanisqatsi, de Philippe Glass, bande-titre du film de Godfrey Reggio dont j’ai déjà parlé, et qui est probablement, dix ans après, la meilleure illustration cinématographique du Rapport Meadows. Cet article Cabane (d’Abel Quentin) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • L’Ève future (d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam) 15.12.2024 5хв
    Alicia Clary dans le cabinet de Thomas Edison, à Menlo ParkImage générée par Midjourney En 1885, Thomas Edison, pour sauver du désespoir un de ses amis tombé amoureux d’une actrice très belle mais stupide et vulgaire, en crée une réplique artificielle, dite andréïde, physiquement indiscernable de l’original et dotée d’un cerveau, d’un système nerveux, de muscles et d’articulations mécaniques et électriques lui donnant l’apparence de l’émotion, de l’intelligence et de la sensibilité. Telle est, brièvement résumée, la trame de L’Ève future, ce roman d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam publié en 1886. Thomas Edison, Menlo Park, un amour brisé par la discordance choquante de l’être et du paraître, un peu du mythe de Pygmalion, une intuition des développements lointains de la robotique et de ceux, plus lointains encore, de l’intelligence artificielle : tous les éléments étaient réunis pour que naisse un grand roman fantastique, et c’est bien ainsi qu’il fut accueilli. C’est dire à quel point on peut être déçu de l’ennui ressenti à la lecture de ce livre qui, aux longues explications pseudo-scientifiques à la Jules Verne, ajoute  des propos d’une rare misogynie et surtout des considérations vaguement ésotériques qui séduisent d’abord mais finissent par lasser : L’Ève future est un admirable projet gâché par sa mise en oeuvre. L’idée n’en est pas moins fascinante : fabriquer, à partir de métal, de pompes hydrauliques, d’electro-magnétisme et de « lumière radiante » une créature imitant parfaitement l’être humain, reproduisant les attitudes, les gestes, la façon de marcher, de parler, de rire, d’être, de l’Alicia Clary dont Lord Ewald est tombé amoureux, mais d’une Alicia Clary que ne ternirait pas la disgrâce de l’esprit. Quoi de plus de plus désolant, en effet, que la discordance entre le charme et la beauté du visage et du corps et la malformation, la laideur du caractère et de l’esprit ? C’est ce hiatus que la réalisation de l’andréïde permettra de combler. L’Edison de l’Ève future travaille avec les technologies dont le vrai Edison est l’inventeur. La voix d’Alicia Clary est donc gravée sur des cylindres d’or, sous forme de phrases ou de répliques dont la lecture est déclenchée par un mot ou un geste de Lord Ewald. Mais la capacité des cylindres étant très limitée, il en va de même du nombre de répliques. Et c’est là que le livre, annonçant les tristes réflexions d’Adolfo Bioy Casares dans L’Invention de Morel, dépasse ses défauts pour devenir vraiment grand. Car ce qui est proposé à Lord Ewald, c’est de revivre indéfiniment, au travers des quelques centaines de phrases que les cylindres peuvent contenir, les émotions des premiers jours de la passion, au motif Ô combien pessimiste que l’amour tout entier est finalement contenu dans ces quelques moments, le reste des passions n’étant qu’un effort perpétuel, désespéré et sans doute mensonger pour revivre l’émoi de ces premiers instants. « ― Éterniser une seule heure de l’amour, ― la plus belle, ― celle, par exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l’éclair du premier baiser, oh ! l’arrêter au passage, la fixer et s’y définir ! y incarner son esprit et son dernier vœu ! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres humains ? Ce n’est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que l’on continue d’aimer encore, malgré les différences et les amoindrissements apportés par les heures suivantes. ― Oh ! ravoir celle-là, toute seule ! ― Mais les autres ne sont douces qu’autant qu’elles l’augmentent et la rappellent ! Comment se lasser jamais de rééprouver cette unique joie : la grande heure monotone ! L’être aimé ne représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que l’on s’acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font que monnayer cette heure d’or ! Si l’on pouvait la renforcer des meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait comme l’idéal de toute félicité réalisé. » En fond sonore, derrière ma lecture Love me, please love me, de Michel Polnareff, dont la mélancolie n’est pas sans rappeler la vision pessimiste de l’amour que je trouve dans ce livre. Cet article L’Ève future (d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore) 08.11.2024 4хв
    ©Sci-Fi Channel On a toujours du mal (moi, du moins) à cerner les raisons de l’amour que nous portons aux êtres ; mais aussi de cette sorte d’amour que nous pouvons porter à des biens matériels ou encore, comme ici, à des oeuvres et créations humaines qui nous touchent particulièrement. Je crois toutefois que ce qui me plaît, au fond, dans la série Battlestar Galactica (je veux parler du remake du début des années 2000), c’est l’idée, très banale et très tarte à la crème mais à laquelle je crois profondément, selon laquelle l’intuition, le coeur et les tripes sont de meilleurs guides que la raison, et que c’est seulement en allant au bout de l’incarnation, dans les affres du corps et de la chair, du désir et de la faiblesse, qu’on accède au spirituel, si ce n’est au divin. Ce qui me plaît et qui m’attire dans cette longue histoire d’une humanité réduite à quelques dizaines de milliers d’individus réfugiés dans des vaisseaux délabrés fuyant à travers l’espace, c’est l’espèce d’illustration de la pensée de Pascal contraposée, quelque chose comme : c’est en faisant la bête que souvent on fait l’ange. Celles et ceux qui, dans ce récit, permettent à l’espoir de renaître sont ceux qui, faisant abstraction des règles, des frontières, des convenances et parfois de la raison, acceptent de suivre leur cœur et sortent transcendés, magnifiés, sanctifiés par cet abandon, qui leur ouvre des horizons insoupçonnés. Ils ne sont pas saints a priori, ils peuvent même être plutôt criminels et lâches comme Gaïus Baltar, qui est une des figures les plus détestables de la série mais, du fond de leur faiblesse, parce qu’ils la reconnaissent, parce qu’ils abdiquent de leurs prétentions, ils peuvent s’élever, transgresser et ouvrir de nouvelles voies. Il y a de la rédemption, de la rédemption christique mais joyeuse dans cette approche, et le fait est que la série (c’est une des autres raisons qui la rendent passionnante) est un entrecroisement, un tissu de problématiques religieuses, mythologiques, politiques, philosophiques, psychologiques, sociales, un fourmillement de réflexions (ou plutôt de coups d’oeil) sur le pouvoir, la lutte des classes, la maladie, l’État, l’intelligence artificielle, l’individualisme, l’amour, la confiance, la mauvaise foi, l’altérité : c’est épais, jamais totalement clair, jamais totalement dénué d’arrière-pensées et de doubles-fonds mais c’est dans ce machin visqueux et dépourvu de certitudes qu’il faut plonger les mains et tenter d’avancer. Il y a les personnages, qui au début simples, croissent en complexité, en contradictions, en humanité, y compris chez les Cylons, parce qu’ils grandissent de leurs échecs, de leurs abandons, de leurs deuils symboliques ; il y a la musique, obsédante, de Bear McCreary ; il y a les actrices et les acteurs, extraordinaires ; et il y a ce regard finalement optimiste porté sur nous autres, pauvres humains : c’est du fond de notre finitude et de notre imperfection que nous pouvons toucher l’universel. En fond musical, le thème principal de la série puis un morceau particulier : The Battlestar Sonatica. dans Télérama, sous la plume de Pierre Langlais, “Battlestar Galactica” fête ses 20 ans : dix bonnes raisons de (re)voir cette série hors norme, sur France-Culture, Battlestar Galactica, la meilleure série SF de la galaxie ? dans Quaderni, un article de Mehdi Achouche, Battlestar Galactica et la politique fiction américaine un article de Pascale Molinier, Battlestar Galactica est-elle une série féministe ? On pourra également se reporter au podcast francophone de référence sur cette série, GalactiFrak Cet article Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant) 25.10.2024 4хв
    Un Shetland Une fois défini un indicateur à l’aune duquel mesurer le succès d’un dispositif ou d’une entreprise, quelle qu’elle soit, la performance consiste à faire en sorte de maximiser cet indicateur. Mais la prémisse est très importante : la performance n’a de sens que pour les systèmes simples, monotâches ou monovalents. Dès lors que la complexité s’y mêle, que plusieurs rôles sont simultanément remplis, plusieurs objectifs suivis, considérer qu’il existe un indicateur unique au regard duquel il serait pertinent d’évaluer la performance n’est plus possible, ou du moins devient absurde. Là n’est pas tout à fait l’angle retenu par Olivier Hamant, qui insiste plutôt sur la contradiction entre recherche de performance et robustesse : pour rendre plus performant, on optimise ; on optimise forcément au regard de l’objectif souhaité, ce qui revient à désoptimiser au regard d’autres objectifs imaginables : que les conditions changent un peu, qu’on ait besoin de réorienter l’action, et l’ex-optimisation deviendra un handicap : la performance n’est pas robuste au changement. Dans les temps troublés, dans les périodes de bouleversement (plus encore que de réchauffement) climatique, géopolitique,  économique, comme celle que nous traversons, la performance est un mauvais cheval : ce ne sont pas des purs sangs spécialisés dans tel ou tel type de course, qu’il faut, mais de braves percherons, ou des Shetlands, capables de changer de terrain de jeu, d’affronter des situations inédites, de tenir bon dans l’adversité et la diversité. Dans ces temps là, la souplesse,  l’adaptabilité, la polyvalence valent mieux que la spécialisation et l’optimisation. Mais il y a plus, au fond, beaucoup plus ; et je reviens ainsi à mon propos premier (premier mais pas unique, justement) : prétendre rendre performant un dispositif, un système, un individu, quoi que ce soit, c’est implicitement considérer qu’il a un objectif, une utilité unique, qu’il a une seule fonction, ce qui est simplement stupide : le vêtement n’est pas seulement fait pour tenir chaud mais pour se donner à voir et mettre en beauté ; nous ne marchons pas seulement pour aller d’un point à un autre mais pour voir des paysages, changer d’air, méditer au rythme de nos pas ; et le marché du village a peut-être moins comme fonction de nous permettre d’accéder à des biens divers que de nous donner l’occasion de croiser la crémière et son joli sourire : imaginer que les choses et les êtres, les projets et les systèmes sont univoques, faits pour ceci ou cela, et que c’est à cette seule aune qu’ils devraient être évalués, c’est faire preuve d’une incompréhension totale et délirante du monde. Celles et ceux qui ne jurent que par la performance, qui font de celle-ci l’ultima ratio de leur conduite, non seulement se préparent, comme le dit Olivier Hamant, des lendemains désenchantés, mais ne comprennent rien, rien de rien, au monde et à son inépuisable débordement, à son incroyable trop-plein. Ils passent à côté de tout. Cet article Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • La Belle est la Bête 09.10.2024 4хв
    La belle affiche du film La Belle et la Bête,  de Jean Cocteau De tous les contes, ceux que je préfère sont ceux de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, et parmi eux, tout particulièrement, La Belle et la Bête, qui depuis toujours m’enchante (et dont on trouvera ici une lecture faite à mes enfants il y a une quinzaine d’années). Elle est l’histoire d’un prince qu’un sort a transformé en bête, ce qui va lui permettre de connaître le véritable amour. Il serait resté prince, glorieux dans sa jeunesse et sa beauté, c’est à ses atours qu’on se serait attaché. Mais il est laid et sauvage. Et la femme qui l’aimera en dépit de son apparence et de son statut de bête, cette femme là l’aimera vraiment car elle aura su percer la carapace, mettre au jour le diamant enfoui. L’amour est une découverte. Il lui faut, pour se déployer vraiment et prendre à la fois son ampleur et son vol, voir au-delà des apparences, creuser la surface. C’est probablement le drame des êtres trop beaux que d’attirer toujours les regards et les élans, au risque de douter toujours de l’amour qui leur est porté : est-ce moi qu’on aime ou seulement mon éclat ? Il faut du temps, des deux côtés, pour aller au-delà des apparences, dépasser le masque de la laideur et celui de la beauté, pour que la Belle perce la Bête et que la Bête, symétriquement, apprenne à apprécier cette Belle et à découvrir la bonté qui se cache derrière la beauté. Tout cela est un peu fleur bleue mais il y a plus : la Belle est la Bête, ou plutôt : le Beau est la Bête. La créature aux griffes fumantes du film de Jean Cocteau est moins la victime du sort jeté par une méchante sorcière que le prince révélé à lui-même par une introspection psychanalytique, le prince qui, dans ses rêves nocturnes, quand sa conscience s’est perdue dans les chemins de traverse de l’onirisme, revêt sa fourrure, ses hurlements, ses désirs et ses besoins de fauve, découvre avec stupeur la sauvagerie qui est en lui. Le Beau est la Bête mais la Bête est le Beau. C’est pour avoir accepté de se mettre à nu, de découvrir l’épaisse toison ténébreuse que recouvrait sa peau d’homme propre sur soi que le prince non seulement peut gagner l’amour de Belle mais devient prince et d’abord homme. Et il le devient non seulement de mettre au jour cette partie enfouie de sa nature, mais d’accepter, de vivre sa sauvagerie, de connaître les tourments, les déchirements, les plaisirs et les remords que provoque cette plongée au cœur des ténèbres. C’est là, dans la nuit profonde, dans l’expérience de l’imperfection et du mal, dans le déchirement de cette déchirure, que peuvent vraiment jaillir l’éclat, le beau et le bien. « That’s how the light gets in ». En illustration sonore, évidemment, Anthem, de Leonard Cohen. Cet article La Belle est la Bête est apparu en premier sur Aldor (le blog).
  • Kill me (de Marina Otero) 30.09.2024 3хв
    (c) Teatro Madrid C’est la dernière partie d’une trilogie dont je n’ai vu que cette dernière, pour sa dernière, dimanche, au Théâtre du Rond-Point. C’est une femme, une femme amoureuse, amoureuse et dépendante ; amoureuse et dépendante d’un pervers qui la quitte, comme elle a toujours craint qu’il le fasse, comme elle l’a peut-être poussé à le faire, avec toute cette dépendance poisseuse, ce poids, cette attente continuelle et trop lourde à porter, cette angoisse à se taper la tête contre les murs, ce qu’elle fait, et dont il la sauve, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas, ce Pablo, d’être un salaud. Et depuis, comme déprise d’elle-même, aliénée (ce qu’elle est) elle erre, dépressive, racontant et dansant pour s’extirper du trouble psychiatrique qu’on lui a diagnostiqué, de cette chute immobile dans le rien (mais y a-t-il un autre trouble, une folie plus grande et plus dévastatrice que l’amour non partagé, l’amour trahi et méprisé de ceux qui aiment vraiment, qui aiment « à la folie » ?), trouvant dans le personnage de la Sarah Connor de Terminator, de cette femme qui manie si bien les armes si phalliques, une voie pour s’en sortir et tâcher de survivre. Sarah Connor, donc, en cinq exemplaires, armée de sa rousseur et d’un pistolet noir, qui s’avance sur scène pour régler ses comptes en exhibant sa nudité, protégée, exaltée plus que fragilisée par cette totale nudité, une nudité puissante et victorieuse où se voient une chair bien tendue, un regard assuré, des cuisses et des seins fermes, un corps sportif et élancé. En contrepoint, le personnage ressuscité de Nijinsky, sur la tombe duquel l’autrice est allée se recueillir, d’un anti-Nijinsky plutôt,  d’un Nijinsky qui aurait troqué sa silhouette altière pour l’allure basse et ovoïde d’un Humpty Dumpty prétentieux (et rien de pire, pour un homme, qu’une taille un peu trop basse !), d’un Humpty Dumpty prétentieux jouant le fou du roi on ne sait pas très bien pourquoi. Marina Otero et ses quatre alter ego dansent, chantent, hurlent, racontent parfois, disent leur histoire et leur malaise. Elles sont touchantes, elles sont poignantes avec leurs récits de borderlines, de filles perdues qui ne se sont jamais vraiment retrouvées, avec leur personnalités binaires qui ne trouvent leur équilibre que dans le lithium (c’est amusant, une des spécialistes mondiales du lithium s’appelle également Marina Otero), avec leur détresse amoureuse qui leur fait comprendre, épouser, chanter Edith Piaf et Marcel Cerdan. Tout cela touche et émeut. Mais pourquoi cette nudité ? Une nudité qui n’a rien de choquant mais qui cache bien plus qu’elle ne met à nu, qui voile bien plus qu’elle ne révèle, et dont l’éclat, finalement, obscurcit (comme les projecteurs lors de l’entrée en scène). Kill me, de Marina Otero.Avec Ana Cotoré, Josefina Gorostiza, Natalia López Godoy, Myriam Henne-Adda, Marina Otero, Tomás Pozzi.Musicienne au plateau : Myriam Henne-Adda. Cet article Kill me (de Marina Otero) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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